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Le cortège heureux (11)

11 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 11

Il m’a fallu rouvrir Maïmouna d’Abdoulaye Sadji. Je me rappelais vaguement –ma première lecture de ce roman a eu lieu il y a quinze ans au moins- qu’au début du roman, alors que la belle Maïmouna se prépare à partir pour Dakar, Yaye Daro l’apprête, l’attife, la pouponne. Je sais désormais pourquoi ces pages étaient les seules, de tout le roman, à m’être restées en mémoire : elles sont magnifiques par leur exactitude et leur délicatesse, leur sensibilité et leur précision. Personne, mieux que Sadji, n’a su décrire la coquetterie et la paresseuse élégance des femmes sénégalaises. Grand-mère eût très bien pu être dépeinte dans ces pages. Je me la figure en Yaye Daro, c’est-à-dire en une espèce de gardienne de la correction et du bon goût vestimentaires, et, plus généralement, en une experte dans le si délicat et difficile art d’être belle, soigneuse, élégante, racée.

Grand-mère avait une malle. Toutes les femmes coquettes ont, ou devraient avoir une malle, où bat le cœur de leur attirail de beauté. Car la malle, lourde, en fer ou en bois, un peu décatie, n’arborant que le charme de sa désuétude, protégée par de grands cadenas, la plupart du temps fermée et rangée sous un lit, porte en elle le secret, donc le désir. La malle est le symbole de la coquetterie, d’abord, parce qu’elle la scelle pour mieux la révéler au moment opportun : voir la femme, avec des gestes lents et précis, l’ouvrir, c’est accéder au cœur même du mundus muliebris. C’est un privilège. Grand-mère me l’a déjà accordé.

Dans sa malle, il y avait bien des choses : de magnifiques pagnes tissés, brodés parfois de filins d’or, qu’elle offrait surtout aux jeunes mamans afin qu’elles y emmitouflassent le nouveau-né (les fameux « pay ») ; des dizaines de camisoles impeccablement repassées, parfumées et amidonnées, destinées aux grands événements et aux messes ; quelques rares bijoux, aussi beaux qu’ils étaient sobres ; des tissus entiers (piis) qui n’attendaient qu’une confection, et dont grand-mère semblait plus fière de les posséder en l’état que taillés en vêtements ; et d’autres effets que je ne connaissais pas… Ah, oui : j’allais oublier le plus important : la grande collection de mouchoirs de tête, de voiles et de châles de gaze dont elle disposait, pour recouvrir sa tête blanchie. Je crois que, finalement, c’était son effet favori, et me rappelle qu’elle avait une gestuelle d’une grâce folle au moment d’arranger un mouchoir de tête défait ou sur le point de s’affaisser. Ses mouchoirs de tête n’étaient pas complexes ; ils étaient même plutôt simples, mais avaient l’insolente beauté du (faussement) négligé. Dandy à sa manière, peut-être, grand-mère…

Je ne suis pas sûr de l’avoir déjà vu maquillée, je ne crois même pas que la malle contînt du maquillage. Et il est vrai qu’à un certain âge, ce sont les marques de l’usure du temps qui tiennent lieu de masque de beauté… Grand-mère et ses petits pagnes, et ses petites camisoles, et ses gros bracelets, et ses boucles d’oreille, et ses foulards innombrables. J’espère que la malle est toujours là, avec ses impénétrables secrets.

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