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Le cortège heureux (10)

10 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 10

Le nom complet de grand-mère était Marie-Madeleine Mboyil Diouf, quoique, dans le village tout entier et au-delà, on ne l’appelât que par son nom typiquement sereer, et non par son nom de baptême : Mboyil, donc. Elle était en tout cas l’un des symboles de l’harmonieux syncrétisme religieux qui caractérise ma famille : du côté de mon père comme du côté de ma mère, les confessions, parfois au sein d’une même fratrie, sont mêlées : le christianisme, l’islam et, en arrière-plan de tout cela, bien sûr, (nous sommes quand même sereer), un discret fond animiste. Grand-mère croyait aux pangols [1]et au Salut, invoquait aussi facilement Roog Seen que Jésus-Christ. Cela, bien sûr, est une richesse incommensurable : avoir un pied dans l’animisme, l’autre dans le monothéisme, est une façon d’assumer la singularité d’une culture traditionnelle sans pour autant rejeter les sagesses des religions révélées. C’est la raison pour laquelle, pour faire une petite digression, « Ceddo » d’Ousmane Sembène est l’un de ses films que j’ai le moins appréciés, moins parce qu’il péchait dans son esthétique, son scénario, son intrigue (Sembène, de ce point de vue, est un maître absolu) que parce qu’il adoptait un parti pris un peu trop radical : les religions révélées ont remplacé l’animisme ancestral. Je ne crois plus que ce soit si vrai : partout au Sénégal, subsistent, il me semble, des traditions animistes qui s’allient, dans une relative mesure, aux dogmes religieux monothéistes. C’est un métissage peut-être plus heureux qu’on ne le croit, et grand-mère en était une éclatante preuve. Il eût peut-être fallu une suite à Ceddo… Enfin, je suis étrangement heureux, en tout cas, que grand-mère fût pratiquante catholique assez régulière sans renier son inscription dans sa tradition. Qu’elle se nommât Marie-Madeleine Mboyil comme je m’appelle Mohamed Mbougar.

Le dimanche, à Fayil, elle allait à la messe, vêtue, dans mes souvenirs, d’un ensemble bleu aux motifs jaunes (pagne, camisole, mouchoir de tête) sur lequel était imprimé le visage du Christ. Et soudain, l’idée qu’elle ait un jour, le regard passionnément jeté sur l’abside, su réciter « Je vous salue Marie », ou mieux encore, en latin, le « Pater noster », me fait éclater de rire, bien que je la trouve assez sublime… Comment est-elle arrivée au catholicisme ? Qui l’y a initiée ? Quand a-t-elle été baptisée ? Autant de questions dont l’importance ne m’apparaît que maintenant, maintenant qu’il est trop tard. Vivre, finalement, c’est toujours avoir quelques questions de retard.

Cela fait dix jours que j’ai appris le départ de grand-mère, et que j’essaie de trottiner derrière elle. J’espère la rattraper. Mais pour l’instant, elle marche d’un pas résolu et léger. Mais où va-t-elle ? Vers le paradis ou vers la demeure des ancêtres ? Il faut que croire que chez elle, les deux avaient fini par ne faire qu’un.

[1] Les pangols sont, dans la culture sereer, les « esprits » protecteurs du village : esprits des ancêtres ou des dieux, incarnés dans des animaux, des objets, des arbres, des lieux symboliques.

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