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Le cortège heureux (1)

1 Décembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Jour 1

Ma grand-mère maternelle est morte le mardi 25 novembre 2014. Je ne l’ai appris que quatre jours plus tard, le samedi 29 novembre à 13 heures et 22 minutes, alors qu’elle avait déjà été enterrée. Pendant ces quatre jours où je ne savais pas, j’ai été heureux, j’ai fait des caprices, j’ai été stupide, vain orgueilleux, alors même qu’une part de mon monde n’existait plus. Je n’en veux cependant pas à ma mère de ce silence : elle ne savait pas comment me l’annoncer. Qui, du reste, sait annoncer la mort de sa mère ? C’est finalement mon père qui m’a mis au courant, dans son style si singulier : un petit mot sobre, sans pathos, mais délicat et pudique.

J’ai beaucoup pleuré. La mort de ma grand-mère est la première qui me met dans un tel état. J’ai pourtant perdu beaucoup d’êtres chers : mes autres grands-parents (à l’exception de mon homonyme, Mbougar, mon grand-père paternel, que je n’ai pas connu), des tantes, des oncles, des cousins, des amis. Mais à chaque fois, soit que je fusse trop jeune pour que l’émotion m’ébranlât véritablement (c’est à la fois la grâce et la monstruosité de l’enfance que de ne pas comprendre la mort), soit que, malgré la douleur, je parvinsse à me contrôler, j’arrivais en tout cas à garder quelque contenance : quelques larmes versées en cachette, tout au plus…

Mais pour grand-mère, j’ai perdu toute dignité, toute contenance, toute retenue, toute pudeur, toute force morale. Je suis soudain, le temps d’un quart d’heure, retourné en enfance –mais une enfance où la mort serait comprise. Filets de morve mêlés aux larmes, hoquets, bruyants sanglots, complaintes.

Je pleurais parce que grand-mère était morte, bien sûr. Mais je pleurais aussi par lucidité, par une douloureuse lucidité : émergeait en ma conscience, alors même que je m’effondrais, claire, évidente, implacable, l’idée que la vie continuerait néanmoins, et que je devrais vivre. Grand–mère était morte, et tandis que je la pleurais, je pensais à la vie. Je me trouvais monstrueux, et cette haine contre moi-même, née de ce que je n’arrivais pas à pleurer exclusivement grand-mère, à ne pleurer que pour elle, à lui consacrer toutes mes larmes, redoublait ma détresse. J’aurais voulu qu’elle fût la seule à qui ce moment appartînt ; au lieu de cela, la peine que provoquait sa mort le partageait avec celle que la vie à venir, la vie en perspective, causait.

Je sais maintenant pourquoi j’ai autant pleuré grand-mère. C’est parce que, pour la première fois depuis que j’avais conscience de la mort, je n’ai eu aucune envie, pendant un quart d’heure, de continuer à vivre. Les autres morts m’attristaient ; cependant, je trouvais toujours dans la vie à venir des motifs d’espérer, des occasions de prier pour ces morts, de se souvenir d’eux, de les célébrer dans et par la mémoire. Avec grand-mère, pour la première fois, la vie à venir était une lancinante et insupportable idée ; je la détestais. Je ne voulais ni espérer, ni me souvenir de grand-mère, ni la célébrer dans et par ma mémoire : la vie qui s’annonçait, la vie avec ses levers de soleil et ses aubes et ses crépuscules magnifiques, la vie avec sa chaleur, la vie avec son bonheur et ses malheurs, ses petites comédies, ses mensonges, ses menus drames et ses grandes tragédies, la vie quotidienne, enfin, surtout, la vie sans grand-mère, me dégoûtait. Je n’en voulais plus. Je savais pourtant que, le quart d’heure écoulé, malgré la trace encore nette de ma haine de la vie, j’allais continuer à vivre.

L’inédit mélange de ces trois émotions –la douleur de la mort de grand-mère, la haine de la vie à venir, le dégoût devant l’idée que cette vie serait vécue par moi et que j’y serai probablement heureux- m’a déchiré.

C’est alors que m’est venue l’idée, tandis que, n’ayant plus la force de ma peine, je marinais dans cet état d’apathie languide, de néant intérieur, d’absolue paralysie qui succède toujours aux grands et pathétiques effondrements, d’écrire.

Ecrire : non par thérapie –je n’ai jamais cru à ce mythe, non par désir d’oubli –bien au contraire, non par douleur –la tristesse même est périssable, et qu’écrirai-je quand elle se sera évanouie ? ; mais écrire pour la seule chose qui vaille : accompagner grand-mère.

Même si je n’aime pas le mot, c’est sans doute une manière de deuil. Mais je n’y veux ni lourde austérité, ni accablante tristesse. Il y a les prières, le recueillement, les messes et les récitals, les rakkas et les in memoriam ; mais il y a aussi l’écriture, et c’est aussi par elle, par l’écriture, que je veux marcher pendant quarante jours encore à côté de grand-mère.

Ces mots, je l’espère, lui feront cortège ; j'espère qu'ils arriveront à être son cortège, non pas funèbre, mais heureux.

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malosn 01/12/2014 23:31

Bonjour et "siggil ndigaale"
C est avec ma grand mère aussi que j'ai fais connaissance avec la mort..Et je vais vous raconter mon histoire mais avec beaucoup moins de talent que Mbougar.
je devais avoir 22 voire 23 ans et j avais l'habitude d aller voir ma grand mère maternelle vers 10h chez mon oncle pour (principalement) boire du lait caille.Elle y elevait des moutons. Ce jour la je trouvais la porte de sa chambre fermée et entra malgre tout la trouvant sur son lit (de mort) couvert avec les 2 orteils attachés.j'ai bu mon lait caille comme d habitude et partit après l avoir secoue le croyant en sommeil. Pour moi c était un tour qu elle voulait me jouer en faisant mine de dormir mais hélas de vrai elle était partie. Et je n'arrive tjrs pas a me pardonner cet instant.ce n'est que qques heures que j'appris la mauvaise nouvelle.Je m'en voulais de ne l'avoir pas fréquentée un peu plus pour en savoir sur sa conception de la vie et sa generation avec. En effet je me rapellerai toujours d'elle a travers une discussion que nous avons eue quand j'ai voulu lui expliquer que la terre etait ronde et que nous n'avons amais pu terminer.Dés le debut j'etais a court d'arguments tellement c'etait evident pour moi alors que pour elle j etais trop pretentieux pour cremplaer Galilee...
Plus tard je la compris mais elle n'etait plus la pour m'ecouter....
Cordialement