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Le Temps de la lecture

24 Novembre 2014 , Rédigé par Mbougar

Madame Fleur Pellerin, qui a été incapable de citer le titre d’un livre de Patrick Modiano, récent Prix Nobel français de Littérature, et qui a avoué « sans aucun problème qu’[elle n’avait] pas du tout le temps de lire depuis deux ans », est donc Ministre de la Culture de la France, en 2014. Cela pourrait suffire à embrasser une carrière de féroce pamphlétaire. D’autres s’y sont engagés, tantôt avec une méchante et délicieuse ironie, tantôt avec une colère un peu affectée, voire exagérée, surfaite, gauche. Mais je crois en tout cas que, sur le principe au moins, ils ont raison : il y a quelque chose de terrible, d’inquiétant, de proprement désespérant, à se dire qu’une personne, et a fortiriori une ministre, et à plus forte raison une ministre de la Culture, et qui plus est la ministre de la Culture de la France, ne lit quasiment, depuis deux ans, que « des notes, des textes de loi, des nouvelles, des dépêches AFP. »

Que Madame Fleur Pellerin n’ait pas lu Modiano n’est pas le problème : j’avoue que je n’avais moi-même pas lu une seule ligne de son œuvre jusqu’à très peu, mais j’ai, quelques jours après l’attribution du Nobel, acheté et commencé à lire son premier roman, La Place de l’étoile (citons, on ne sait jamais) et j’essaie de me rattraper comme je peux. J’espère que Madame Fleur Pellerin a fait de même. Qu’elle n’ait pas lu Modiano, disais-je donc, n’est peut-être pas si rédhibitoire : il y a beaucoup de classiques, de maîtres, de chefs-d’œuvre, de livres essentiels, de grands écrivains contemporains que l’on n’a pas (encore) lus ; ce qui est grave, en revanche, c’est qu’elle ait pu confesser, « sans aucun problème » (ah, la sincérité désarmante de la ministre cool, authentique, qui étale ses touchantes faiblesses!) n’avoir « pas du tout le temps de lire ». Ca, c’est insupportable.

Cet aveu, d’abord, est insupportable dans son fait même : la ministre française de la Culture ne lit presque (accordons lui le bénéfice de la nuance) pas de Littérature depuis deux ans. Je pourrais ici m’indigner, verser dans la nostalgie, songer que le poste qu’a occupé Malraux est désormais celui de Madame-Pellerin-qui-n’a-pas-lu-depuis-deux-ans, déplorer la mort de la culture, dénigrer la faiblesse littéraire des élites politiques d’aujourd’hui, m’attrister de ce que la plupart des ministres de l’époque sont interchangeables, presque tous pareils et uniformes, presque tous énarques, presque tous de Sciences Po, presque tous technocrates, presque tous clones, presque tous reproductibles à l’infini, presque tous en mesure d’être dans n’importe quel ministère qu’ils géreront de la même manière, presque tous rivés à leurs fiches, presque tous perdus sans le travail de leur équipe, presque tous sans aucune singularité. Oui : je pourrais développer tous ces tristes motifs d’être désespéré par l’aveu de Madame Fleur Pellerin. Mais, au fond, même si toutes ces raisons peuvent être vraies, elles me semblent, en plus de pouvoir alimenter le pauvre discours des quelques défenseurs de Madame Pellerin, qui accusent ceux qui la critiquent d’être réactionnaires, ne pas toucher à ce qu’il y a de plus grave, de plus essentiel dans cet aveu.

Car celui-ci est insupportable, aussi et surtout, dans sa justification, qui, elle, touche à une maladie profonde de l’époque. Fleur Pellerin ne lit presque pas depuis deux ans parce qu’elle « n’a pas du tout le temps ». Dans toute cette histoire, c’est cela, cette justification, qui est la plus accablante. Personne, à ma connaissance, n’y a vraiment prêté attention ; et pourtant, c’est elle qui dit tout de notre époque, et, singulièrement, du rapport qu’elle a de plus en plus avec la Littérature à travers l’acte de lecture. Ce rapport est celui d’une excuse permanente : je ne lis pas ou je ne lis plus parce que je n’ai pas/plus le temps de le faire.

Je pose une question : qui nous donnera le temps de lire ? Personne. Les journées se suivront, toujours semblables, toujours chargées, toujours avec leur lot d’activités, d’événements, de choses plus ou moins essentielles : le travail, le sommeil, Internet, les réseaux sociaux, les courriels, les selfies, le week-end, les sorties, etc. Il ne faut pas s’imaginer que, soudain, le temps de lire arrivera, qu’il se créera sui generis de la routine de notre vie, qu’il s’intercalera, profus, doux, infiniment disponible, entre un rendez-vous à la banque et un dîner d’affaires. Il y a de la paresse et de la mauvaise foi (au sens fort, sartrien) à accuser le temps pour justifier l’absence de Littérature dans notre vie.

Il est devenu banal de dire que le temps « se prend ». En matière de Littérature, on est au-delà de cela : le temps de la Littérature, de la lecture en l’occurrence, ne se prend pas seulement : il s’offre, il se donne. Autrement dit, il ne s’agit pas simplement de se donner du temps pour lire : il s’agit, en plus, de donner du temps à la lecture. Lire est un profond acte de charité, c’est cela que ce temps oublie trop souvent. C’est une charité faite aux livres ; la charité du silence, l’extinction absolue du bruit et de la fureur de toutes nos méchantes et petites comédies humaines, pour prêter écoute à ce qu’ils nous disent sur nous-mêmes. Donner du temps à la lecture, c’est se taire, détourner un temps le regard des « dépêches AFP », oser la retraite de l’actualité, de la tyrannie des nouvelles, pour faire la suprême, vertigineuse, métaphysique, irremplaçable expérience de la solitude. Solitude et dialogue avec soi. Solitude et dialogue avec le livre.

« Tout le malheur des Hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ». On aura reconnu Pascal. J’y ajoute : avec un livre. C’est l’expérience même de la solitude, consubstantielle à celle de la lecture, que nous semblons désormais craindre. Lire, aujourd’hui, paraît de plus en plus être une contrainte, un ennui, une impossibilité, l’épouvantable moment du silence. Est-ce étonnant, dans un monde qui ne jure que par l’immédiateté, le divertissement, le bruit, la facilité ?

Je tiens aujourd’hui la lecture pour le dernier grand bastion de l’effort de la pensée et du corps : alors que tout est facile, immédiatement accessible, révélé, désacralisé, il n’y a guère plus que les livres (pas tous, naturellement) qui incarnent encore le mystère, l’indicible part de mystère et d’inconnu qui fait la grandeur et la misère de l’Homme, et qui vaut la peine qu’on essaie encore de le connaître. La lecture, ce « colloque singulier entre l’Homme et le livre » comme l’écrit si bellement Danièle Sallenave dans Le Don des morts, n’est pas un acte facile, certes, mais c’est précisément parce qu’elle est parfois âpre, qu’elle est une expérience (une experientia : une épreuve), qu’il faut un effort de l’esprit pour la circonscrire, qu’il faut s’y adonner. Donner du temps aux livres, c’est aussi ça : être prêt à sacrifier deux heures de sommeil, des heures de présence sur tel ou tel réseau social, des heures de flânerie, de shopping, de télévision, pour l’unique privilège d’être seul avec soi et avec un livre. Oui, c’est dur. Mais il en a toujours été ainsi, heureusement : lire est d’abord une éthique de la solitude, du monachisme, de la persévérance, qu’il faut se forger avec le temps.

Cela, personne n’y changera rien, point même une Ministre de la Culture prétendument surchargée.

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Ano 26/11/2014 14:30

Petit retro : http://chosesrevues.over-blog.com/article-implacable-logique-66033855.html

Ano 26/11/2014 14:30

http://chosesrevues.over-blog.com/article-implacable-logique-66033855.html

artisan serrurier 25/11/2014 09:25

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.

Cordialement