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Mythologie du "peuple".

31 Octobre 2014 , Rédigé par Mbougar

Le jour n’est plus loin, où le « peuple » rejoindra la « liberté » au panthéon de « ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens ; qui chantent plus qu’ils ne parlent ; qui demandent plus qu’ils ne répondent ; de ces mots qui ont fait tous les métiers, et desquels la mémoire est barbouillée de Théologie, de Métaphysique, de Morale et de Politique ; mots très bons pour la controverse, la dialectique, l’éloquence ; aussi propres aux analyses illusoires et aux subtilités infinies qu’aux fins de phrases qui déchaînent le tonnerre. » (Valéry, Regards sur le monde actuel, « Fluctuations sur la Liberté »).

Tout essai d’une Mythologie contemporaine ne saurait ignorer « le peuple » ; à vrai dire, il ne saurait s’ouvrir que par lui. C’est que le mot est dans l’air du temps ; il est chic tout en restant sauvage ; il ôte tout soupçon d’intelligence avec l’ennemi (l’Etat, le Bourgeois, l’Elite, etc.) ; il distille dans la bouche qui l’use le glorieux et âpre parfum des colossaux bouleversements de l’Histoire. Du fond du « peuple », on croit entendre retentir les éclats des obus, les râles de ceux qui agonisent, les cliquetis des mousquets, les toux des pestiférés, le bruit furieux des barricades qu’on dresse, le frou-frou des bannières à l’héraldique majestueuse, la rumeur des oriflammes impétueux brandis au clair de lune ; du fond du « peuple », il semblerait que surgissent les senteurs de la noire poudre, l’âcre odeur du sang des héros et des petites gens, le furieux martèlement des charges superbes, et désespérées, contre la baïonnette ; au fond du « peuple », enfin, repose le lourd espoir d’une révolution totalement réussie –y compris aussi, surtout, dans ce qu’elle va engendrer- à n’importe quel prix.

Le « peuple » est une mythologie parce qu’il est le moment –davantage qu’un lieu- où se s’enchevêtrent l’irrépressible idéal d’une entité entièrement solidaire, l’absolue mais provisoire foi dans la pérennité de cette union, et la jouissance, temporaire, de se désincarner comme individu pour se réincarner tout entier dans une masse. Mais surtout, le « peuple » est une mythologie parce qu’il est devenu le produit d’un langage stéréotypé ; langage qui réapparaît et est plus fréquemment usité dans certaines conditions : élections, révoltes, épidémies, débats, etc. ; langage destiné à susciter certains effets : la sympathie, l’émotion, la fierté, etc. ; langage, enfin, dont le contenu véhicule un certain imaginaire –ou du moins, une certaine imagerie : le courage, l’héroïsme, la justice, la misère vertueuse, la vérité.

En somme, « le peuple » est une mythologie parce que le système de langage dont il découle, et celui qu’il (le peuple) produit à son tour, sont des clichés : des ossifications d’un langage autour d’une certaine idée, d’une certaine vision elle-même ossifiée.

Il y a bien longtemps que le peuple est un tableau vedette du musée de l’Histoire: on l’accroche sous une lumière propice, on le contemple, on le commente, puis on le dépasse ; il tombe alors dans l’oubli ou dans une relative indifférence, d’où il ne sera tiré qu’à la prochaine exposition. Et, alors, bien que tout le monde le connaisse, on s’extasiera encore quand même à sa vue : il semblerait qu’il doive garder, toujours, un inaltérable pouvoir de séduction.

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Sheik Ahmadu 22/09/2015 17:11

Au-delà de la mythologie que représente "le peuple", il serait intéressant de faire une autopsie du mot même, "peuple". Les guillemets ont ici leur importance ; car il s'agira, d'abord, d'éclaire la notion de "peuple" avec une approche philosophico-linguistique qui analysera son (ou ses) sens (son champ lexical : populaire, populisme, etc.), ensuite de placer le mot dans une position d'argument (Chomsky), c'est-à-dire lui conférant un processus d'agir (comment s'exprime, se manifeste le peuple?).
La question, alors, de la "représentation" du peuple interviendra alors. "Représentation" en tant que processus politique (don de sa voix à des élus) et en tant que "figuration", c'est-à-dire sa mise en forme symbolique. Or, dans ce dernier cas, la légitimité d'une figuration, symbole d'un corps qui se représente comme le peuple, pose problème. J'imagine un groupe d'individus se déclarant "nous, le peuple"... A quel moment peuvent-ils affirmer cela ? Si différents groupes s'y mettent, serait-il plus judicieux de pluraliser le mot, c'est-à-dire "les peuples" ? Quelques questions, entre autres...

Ravi de revenir par ici, l'ami!

trafic 13/11/2014 19:36

On en veut encore avec autant d\'humour. Sympa.