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Carnets Littéraires (10)

7 Octobre 2014 , Rédigé par Mbougar

A cinq heures trente du matin, les rues de Saint-Etienne sont éclairées comme s’il se fut agi d’un plein jour. Toutes ces lumières, pourtant, n’arrivent pas à à faire oublier la beauté, l’étrange beauté d’une nuit qui s’achève : beauté de la transition entre l’obscur et le clair du ciel, beauté, alentour, du passage au bruissement après le silence, beauté de la variation : le froid qui engourdissait n’est plus que fraîcheur qui réveille. Le temps se déroule au rythme d’une autre pulsation, plus profonde, plus douce, plus ample. Mieux qu’une ode, c’est une incitation à la lenteur. Dans le tramway qui roule doucement vers Chateaucreux, nous ne sommes pas nombreux : quatre, cinq en comptant l’homme, au fond, qui somnole. Les trois autres et moi avons les yeux ouverts et le regard fixe, comme s’il y avait un spectacle à ne pas manquer, là, dehors.

On sait pourtant que tout, en ce moment-là, se joue là, dedans. Je crois en une fraternité des aurores : c’est celle de tous ceux qui partagent l’amertume d’un rêve inachevé ou en partie oublié. Beaucoup de visages, à l’orée de l’aube, ne sont pas fermés à cause de la seule fatigue ou de la désespérante perspective d’une journée de travail qui débute ; je crois qu’ils le sont aussi, et surtout, parce que dès le lever, les hommes sont déjà dans l’effort de retrouver ou de poursuivre un rêve que le réveil a interrompu.

Je me retourne, et regarde vers le fond la rame. L’homme y est toujours, assoupi, la bouche légèrement ouverte. Lunettes de travers. Un filet de bave, peut-être. Comme la promesse d’un terrible ronflement. Mais il est peut-être le plus heureux d’entre nous tous, en cet instant précis. Lui, a peut-être recommencé un rêve, qu’il finira peut-être.

*

Résigné, comme souvent, devant la terrible réalité de mon rêve à jamais perdu, je me raccroche à la première chose qui me vient à l’esprit, dans ces moments de délicat flottement : je songe à la Littérature.

C’est un beau verbe que celui de songer. La langue française, dans une autre de ses subtiles nuances, dispose de deux verbes –songer et rêver- pour désigner à peu près la même chose. Mais à peu près seulement, car j’ai le sentiment qu’il y a dans le songe quelque chose de plus religieux (tous ces prophètes, saints, sages qui « voient en songe »), de plus poétique (pourquoi trouve-t-on souvent Songe et non Rêve lorsqu’il faut traduire la pièce de Shakespeare ?) et à la fois de plus engagé dans la réflexion (« je songe à » n’est pas si différent de « je pense à »). Le songe, c’est le carrefour du rêve, de la rêverie, de la vision et de la pensée en gésine. L’imagination s’ébranle en de subites fulgurances. Les souvenirs et les désirs se mêlent. L’esprit s’inquiète, s’interroge, réfute, conjecture, se contredit, essaie de s’élever, est illuminé. Cette confusion est délicieuse.

Dieu, évidemment, n’est jamais loin, appelant à accueillir le songe dans sa belle ambiguïté. Tantôt : « Booz, les yeux fermés, dormait sous la feuillée/Or, la porte du ciel s’étant entrebâillée/Au-dessus de sa tête, un songe en descendit. » et tantôt « Ruth songeait et Booz dormait (…) ». Les deux songent : point de la même manière, certes (l’un songe tandis qu’il dort, l’autre « médite »), mais qui m’expliquera cette intuition, qui me dit que ces deux songes sont profondément unis par et dans le même souffle ?

Je viens d’y songer : Les Songeries du promeneur solitaire eussent pu être un très beau titre, peut-être même meilleur que l’autre. Dommage.

Et ce jaguar, chez Leconte de Lisle, il rêve moins qu’il ne songe.

Je songe donc à la Littérature ; elle m’apparaît sous la forme d’une apocalypse.

*

Comme Apocalypse, la Littérature a naturellement ses messagers, qui doivent me l’annoncer. Et par annoncer, j’entends : me dire comment tout sacrifier au désir d’écrire. Je vois des écrivains. Ils ne parlent pas, mais je les vois nettement. Leurs images me répondent, persistantes et indélébiles.

C’est Balzac, vêtu de sa robe de chambre blanche, qui porte dans le silence de la nuit toute l’immensité d’un univers. Son vidrecome, à son côté, est vide ; mais reste-t-il du café ?

C’est Hugo, avec son grand front, qui écrit debout du fond de son exil ; devant lui, immense et furieux, l’océan ne semble être que le reflet de son génie.

C’est Dostoïevski, acculé, qui dicte Le Joueur en vingt-sept jours, et Stendhal, d’un jet, la Chartreuse de Parme en sept semaines.

C’est Flaubert qui gueule inlassablement son texte, et qui « marine » dans l’ « atroce » parce qu’une phrase se refuse à lui.

C’est Proust, malade, qui course contre la mort au milieu de ses milliers de « paperolles » afin de gagner du temps sur le temps perdu.

Etc.

Je crois qu’il est bon d’avoir des images d’écrivains, quitte à les imaginer, à les fantasmer. Ces images ne sont pas qu’anecdotiques : elles peuvent contribuer à soutenir le désir d’écrire (que la lecture des textes aura fait naître) pour une raison très simple : ce sont des images d’écrivains au travail, en train d’écrire.

La Littérature ne fait de faveur à personne, point même à nos guides. Cette idée rassérène autant qu’elle épouvante.

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ouverture de porte paris 20 13/10/2014 22:29

Je vous complimente pour votre éditorial. c'est un vrai boulot d'écriture. Développez

senegal 07/10/2014 12:44

Cet article est intéressant ! merci pour ce partage