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Les solitudes qu'il nous reste.

27 Août 2014 , Rédigé par Mbougar

Paris Gare de Lyon. 16 heures. Devant moi, à une trentaine de mètres environ, deux filles se tiennent, palabrent, s’affairent. L’une est assez élégamment vêtue : elle porte une petite robe rouge, moulante, qui s’arrête un peu au-dessus du genou. Elle a de belles jambes, arbore une longue natte brune qu’elle rejette, avec une négligence feinte, sur son épaule gauche. Elle est presque belle. L’autre est plus décontractée : une veste en jean, des leggings, un chignon lâche.

Je les observe distraitement, et bientôt leur image se voile, et elles deviennent des silhouettes ; je ne perçois plus d’elles, de temps à autre, que les éclats d’une discussion animée à propos d’une certaine Julie. Je les oublie quelques minutes puis, je ne sais pour quelle raison, mon attention se reporte sur elles : elles se prennent en photo. Je fais attention au ballet en cours. Il s’éternise. Cela fait dix minutes qu’inlassablement elles se prennent en photo, tantôt l’une par l’autre, tantôt l’autre par l’une, tantôt les deux par un passant, et, naturellement, des selfies.

-C’est bon ?

-Oui, mais attends, je la refais.

-Elle est un peu floue ?

-Non, tu es magnifique ma chérie, mais on ne sait jamais.

On ne sait jamais quoi ? me demandai-je.

-Julie elle va trop avoir le seum de pas être venue.

-Trop !

-Attends, montre voir.

Etc. Etc.

Le quart d’heure passe. Je ne comprends pas que l’on puisse prendre autant de photos de soi en si peu de temps. Leur attitude tout entière est réglée par l’image à produire, par la pose à prendre, par le sourire à afficher. Il ne semble y avoir de place pour rien d’autre. Je les regarde pourtant, au fond, sans condescendance, ni pitié, ni mépris.

Je comprends seulement que les Hommes n’ont aujourd’hui plus l’envie ni la force de prendre en charge personnellement, dans leur corps, leur esprit, leur mémoire, leurs souvenirs et les moments qu’ils jugent importants. Pour immortaliser, ils ne fixent plus dans leur être : ils prennent des photos. Cela leur donne le droit de n’être plus en charge de leur bonheur : ils délèguent à la photo ce que leur mémoire et leur intimité devaient faire. Ils ne se souviennent plus de ce qui les a rendus heureux, ils n’en gardent plus rien : ils l’oublient vite ; l’image devient alors, pensent-ils, l’absolue et irréfutable preuve qu’ils ont été heureux le temps d’une prise.

Ce que ces deux filles font ne me surprend pas, je ne le découvre pas : il n’y a aucune différence entre ces elles et tous ceux-là, qui immortalisent et partagent en permanence ce qu’ils font, où ils sont, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils cuisinent, ce qu’ils mangent, s'ils ont une religion, la façon dont ils la pratiquent, etc. Elles ne sont pas si différentes de tous ceux-là, en somme, qui partagent leur vie.

Nous en sommes arrivés à réprouver ce que nous avons pourtant souvent réclamé : le secret, l’intimité, l’irremplaçable et pudique privilège d’être heureux ou malheureux seul. Pire que cela, il semblerait que nous ne soyons plus capables de secret –ni de le détenir, ni de le confier, sinon à tous-, emportés par l’irrépressible besoin de nous déverser, d’essayer de donner, là encore, la preuve que nous existons. Le bonheur doit être prouvé ou n'être pas: voilà la grande affaire de notre temps.

Notre plus grand malheur n’est pas que nous ne sommes plus capables d’être heureux ; notre plus grand malheur vient de ce que nous ne savons plus être heureux seuls, secrètement, avec simplement quelques proches. Il en va de même pour le malheur. Nous estimons que le bonheur non immortalisé –et non partagé- est incomplet, sans aucune valeur. Et lorsque le bonheur –où ce qui s’y apparente- est là, l’on est moins préoccupés de le vivre que de le montrer, de l’étaler. On s’empresse de l’immortaliser et de le partager. Il semblerait que toute autre attitude soit suspecte.

Mais que cherche-t-on exactement à faire lorsqu’on partage sans cesse ? Qu’attend-t-on des autres lorsqu’on leur ouvre grand notre intimité au quotidien ? Qu’ils nous envient ? Qu’ils nous jalousent (elle va trop avoir le seum Julie) ? Nous plaignent ? Nous félicitent ? Nous reconnaissent ? Nous plaignent ?

Il y a sans doute un peu de tout cela. Mais je ne puis m’empêcher de croire que c’est à nous-mêmes que nous nous adressons : on cherche désormais dans le regard des autres notre image propre ; et l’introspection nous est devenue pénible, comme la méditation, ennuyeuse. L’on a peur de se retrouver avec soi, devant soi. Notre bonheur ou notre malheur semble nous effrayer lorsqu’il n'est pas partagé. Les autres, ainsi, nous aiment, nous envient, nous détestent, mais surtout, ils nous rassurent sur le fait que nous sommes encore, et que la solitude ne nous écrase pas.

Voilà le paradoxe : pour échapper à sa solitude, l’homme s’ouvre, se répand, mais ce déversement est précisément la preuve de sa solitude. Car enfin, il faut bien être dans une terrible solitude pour croire en l’éphémère et illusoire baume du regard des autres.

Nous ne savons plus faire face seuls au fait que nous le sommes parfois ; c’est la raison pour laquelle nous le devenons de plus en plus. Il y a de belles solitudes : celles qui simplifient le bonheur –le grandissent donc-, celles qui obligent au recueillement sincère dans le malheur, celles qui sont propices à la méditation et à la réflexion. Ces solitudes-là, il faut les désirer, vouloir les vivre, sans images, sans selfies, seulement avec l’esprit, le corps et la mémoire. Contre la vacuité et le décentrement, c’est tout ce qu’il nous reste.

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F 31/08/2014 17:05

Le bonheur a t'il besoin d'être partagé pour être complet? Voila la question, merci pour l'analyse que tu en fais.