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Brèves de Mondial #5

4 Juillet 2014 , Rédigé par Mbougar

Cette coupe du monde nous confirme donc que l’époque adule les meneurs reculés. Elle n’a pas forcément tort : ceux-ci sont beaux à voir jouer. Le poste, dit-on a acquis ses lettres de noblesse entre les pieds intelligents d’Andrea Pirlo. Et s’il fut, il est vrai, au début des années 2000, une espèce de pionnier dans l’art de diriger le jeu de son équipe, de le construire de l’arrière, placé devant sa défense, l’italien, avouons-le, a depuis longtemps été largement imité. Non pas tant dans son style singulier (ce dialogue de l’élégance et de la précision, de la nonchalance et de la science du jeu, de la vista et de la maestria) que dans les caractéristiques générales de son jeu : la technique individuelle, la capacité à alterner jeu court et jeu long, la faculté de fluidifier le jeu de son équipe de manière extraordinaire des bases arrières, tout en déstabilisant celui de l’autre par des fulgurances, ses changements de rythme. Pirlo a peut-être inventé, ou du moins, porté à son ultime perfection ce poste hybride : ni milieu défensif classique quoiqu’il en occupât tactiquement le champ, ni milieu relayeur quoiqu’il en jouât le rôle dans l’utilisation du ballon, ni 10 à l’ancienne bien qu’il en possédât tous les attributs techniques. Tout cela à la fois ? Je ne pense pas, pour plusieurs raisons que je n’ai pas le temps de développer ici. Il reste toutefois que Pirlo et ses épigones sont les meneurs de jeu modernes, ceux qui ont, d’une certaine manière remplacé tactiquement les meneurs de jeu traditionnels, ou ceux qui ont transformé leur acception classique, pour le moins.

Il semblerait donc qu’à la question que quelques nostalgiques, dont je ne puis me défendre de faire partie, se posent : « où est passé aujourd’hui le numéro 10 », le football moderne réponde : « il est toujours là, mais un peu plus bas, un peu moins systématiquement repérable. »

Le poste de Pirlo s’est démocratisé ; d’autres pieds, tout aussi intelligents, mais à leur manière, et avec leurs caractéristiques propres, l’ont réinvesti. J’ai des noms : Modric, Kovacic (à l’Inter), Kroos, Schweinsteiger, Alonso parfois, le Gerrard tardif, etc.

Les raisons pour lesquelles on aime le jeu de tous ces joueurs sont évidentes : l’espèce de classe qu’ils dégagent balle au pied, leur assurance, leur importance dans la circulation du ballon et l’équilibre de leur bloc, leur rôle crucial dans les transmissions (latéralement, pour étirer le bloc adverse ; verticalement, pour le percer et apporter de la profondeur), leur plus-value sur les coups de pied arrêtés, l’apparente facilité avec laquelle ils organisent et se posent en leaders techniques et tactiques, entre autres. Au cœur d’un jeu dont ils sont aujourd’hui les maîtres, ils célèbrent le football : simplicité, élégance, efficacité, intelligence. Qui ose ne pas les aimer ?

Mais je n’adhère pas au culte absolu des meneurs reculés. La raison en est simple, je l’ai déjà évoquée : ils prétendent aujourd’hui à remplacer les 10 classiques sans rien éprouver des difficultés du poste. Je m’explique. Les numéros 10 traditionnels évoluent entre deux lignes : entre les milieux défensifs adverses et la défense. Cette position les expose à un pressing soutenu qui fait que chacune de leurs actions et de leurs gestes est un risque. Ce sont des joueurs de rupture. A l’inverse, je remarque que les meneurs reculés ne sont pas toujours soumis au pressing de toute une ligne ; tout au plus les prend-on au marquage individuel. Pirlo, Kroos, etc. ont souvent la latitude et la liberté nécessaire pour orienter le jeu avec un pressing minimal. Je ne veux pas dire que leur jeu est facile, mais il est en tout cas moins soumis à cet impératif de toujours prendre une décision vite, et sous la pression de deux lignes.

Je rends donc ici gloire à ces numéros 10 soumis aux critiques, éclipsés, mais dont le travail me semble infiniment plus difficile.

*

Je l’avoue, j’en attendais plus de Mesut Özil. J’avais cru que le fait qu’il est très peu joué dans la deuxième partie de saison à Arsenal aurait été un avantage finalement en vue du mondial. J’avais cru qu’il arriverait moins usé. Il faut avouer que je me suis trompé : Mesut Özil est arrivé fatigué et il semblerait que la préparation ne l’ait pas beaucoup aidé. Ces prestations jusqu’ici, sans être désastreuses, sont bien en-deçà de son talent ; et déjà certains amateurs l’enterrent et se pressent aux pieds d’un autre numéro 10, lui aussi gaucher, jeune, efficace, élégant, éclaboussant de sa classe et de son audace la compétition. Vous aurez reconnu James Rodriguez. A côté, Mesut Özil est à la peine : éclipsé par Müller dans l’animation, remplacé par Kroos dans la circulation du ballon et l’organisation, exilé sur un côté où il semble ne pas avoir ses repères, moins décisif à la passe, Mesut Özil erre. La technique cependant est toujours intacte. Mais il y a moins de risques, et dès qu’il en prend ils n’aboutissent pas. Il émet tous les signes d’un joueur qui n’est pas en confiance – qui n’est pas moralement en confiance. Mais j’ai vu assez de joueurs comme lui pour savoir qu’il suffit d’un match de référence, d’une action de référence, pour que le talent éclate de nouveau dans toute sa splendeur. Contre l’Algérie, il a montré des signes très encourageants de combativité, récompensés par un but. S’il est repositionné dans l’axe, il pourrait redevenir le joueur qu’il fut entre 2010 et 2013 et faire mal à la France ce soir.

Je ne l’espère cependant pas.

*

Les larmes de Vahid Hallilozic m’ont ému. Non, la défaite n’est pas orpheline ; lorsqu’elle ponctue le sacrifice du corps, et le dépassement des limites de l’esprit, elle a pour père la fierté, la gloire, l’héroïsme, la beauté, la tragédie, l’émotion, autant de valeurs qu’elle a en partage avec les victoires acquises dans les mêmes conditions. Corneille nous a appris qu’ « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » ; je rajoute qu’à perdre sans grandeur, on s’éteint dans l’oubli.

Que l’on ne s’y trompe pas : je ne suis pas en train, banalement, de glorifier les défaites, de les charger d’héroïsme. Je suis simplement en train de dire qu’il fait savoir perdre, perdre juste, juste perdre. Aller jusqu’au fond de la défaite, la subir, l’accepter, l’accueillir pour ce qu’elle est dans toute son amertume. Savoir perdre, c’est avoir conscience de la tragédie et l’accepter.

Vahid Hallilozic ne pleure pas par fierté : il pleure parce qu’il est triste, parce qu’il a perdu et qu’il sait qu’il faudra recommencer. Comme Sisyphe, il sait qu’il doit redescendre et reporter son rocher vers la lumière des sommets. Le chilien Jara rate l’ultime pénalty ; son regard se brouille, il a l’air hagard, ces coéquipiers l’encerclent : dans le drame du hasard des tirs aux buts, le Chili vient de perdre. Jara perd, et s’efforce de perdre. Sans dignité, sans héroïsme, il s’effondre et c’est par là même qu’il est beau. L’essentiel dans le sport, n’est pas seulement de participer : c’est de participer en sachant qu’on peut perdre.

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Il est étrange que cette coupe du monde offre un spectacle si grandiose sans que les dribbleurs n’y prennent une large part. Et par dribbleurs j’entends : ceux qui sont capables d’éliminer individuellement un adversaire par un geste technique ou par la vitesse. J’en attendais beaucoup au départ mais il y en a de fameux qui sont rentrés prématurément chez eux : Sterling, Pedro, Ronaldo.

Ceux qui restent ont déjà fait quelques merveilles mais j’avoue que j’en attendais d’avantage. Il reste quelques matches pour que les slaloms de Messi, les fantaisies de Neymar, les courses de Valbuena, les crochets de Robben, illuminent cette coupe du monde par l’art du dribble. Je tiens cependant à dire que le meilleur dribbleur que j’ai vu dans ce mondial est colombien : le passement de jambes que Cuardado exécuta devant Boka fut le plus beau dribble de ces dernières semaines.

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Allez la France !

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