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Lacrimosa dies illa...

24 Juin 2014 , Rédigé par Mbougar

Hier, Charles Camara est mort. Ou peut-être avant. Je ne sais pas. Je l’ai appris en lisant le propos aussi bref qu’ému d’un ami qui l’aimait: « Charles Camara… #RIP. » Et puis c’était tout. Et puis j’ai compris. C’était peut-être hier.

La douleur, hier encore, était cette brutale commotion, massive et insensée, et qui empêchait de penser, de se rendre compte, de se rendre à l’évidence. Aujourd’hui, elle s’est dépouillée de cette dimension absurde ; elle est devenue quelque chose d’autre, de plus dur encore : cet air lent, funèbre, sombre, qui est le terrible et implacable cortège de la fatalité. Elle est devenue le reflux des souvenirs heureux, l’amer langage de ce qu’on aurait aimé lui dire une dernière fois, la conscience de la perte, le vertige de l’impuissance. La douleur aujourd’hui est devenue lisible, pensable, regardable avec lucidité.

Charles Camara est mort. Comment ne pas penser, d’abord, à sa famille, à sa femme, à ses enfants, à ses amis ? Je joins ma voix à celle de tous ceux –élèves, professeurs, connaissances- qui l’ont connu et aimé, pour adresser mes condoléances à ses proches. Sans prétendre comprendre, ressentir, exprimer leur douleur, j’aimerais néanmoins leur dire que j’en porte une part, dérisoire par rapport à la leur, et qui pourtant m’écrase.

J’ai naïvement cru que Charles Camara était immortel. Tant de générations d’enfants de troupe l’ont connu, tant d’esprits ont été forgés dans les éclats du sien, tant d’années qu’une part du Prytanée Militaire semblait prendre chair en lui, que j’avais naturellement pensé qu’il serait là aussi longtemps que cette institution existerait. Je le revois encore, alors que j’étais, en classe de Première, Rédacteur en Chef de la V.E.T, le journal de l’école, qui me disait, de sa voix claire, enthousiasmée et légèrement tremblante : « C’est un très beau travail, Mbougar, je n’ai rien à y redire, sinon que l’hommage à Césaire aurait peut-être dû être un peu plus long… Non ? ». Oui, Monsieur : il aurait dû être plus long, et vous auriez dû insister pour qu’on le réécrive. Mais vous étiez ainsi, tout entier contenu dans ce « non ? » : toujours trop intelligent pour ne pas songer à la sensibilité de l’autre, toujours trop détaché pour froisser, toujours trop modeste, hélas. Il est vrai, Charles Camara était une figure et une voix connues de tout le Prytanée et de tout Saint-Louis : son attachement à la culture, son amour de la Littérature, l’énergie que, malgré, l’âge, il déployait pour l’esprit, avaient achevé d’en faire une personnalité publique. Il y avait chez lui une forme de géniale et folle dispersion, une espèce d’ubiquité qui le singularisait. Un besoin d’être partout. De n’être saisissable nulle part, donc. C’était l’homme du déplacement. C’est ce qui me fait penser qu’au fond, et c’est l’image que je garde de lui, Charles Camara, malgré cette visibilité et cet engagement auxquels il avait habitué, était comme tous les hommes de culture : un homme de retraite, fuyant, non par lâcheté ou peur, mais bien par cette discrétion qui est chez certains l’ultime sceau de l’élégance.

Chaque enfant de troupe, depuis vingt promotions au moins, a ses souvenirs personnels de/avec Charles Camara ; cela suffit à dire l’immensité de la perte que cette institution a subie. Je garderai les miens, je les égrènerai dans ma mémoire comme les perles d’un chapelet d’hommages. Je revivrai Charles Camara. Mais je ne puis m’empêcher, avant de me taire, de rendre ce que je lui dois à mon premier professeur de Latin, qui formulait, avec une coquetterie et un enthousiasme délicieux, dans ce qui était alors la 6e A, en octobre 2002, ces mots à jamais gravés dans ma mémoire : Ancilla, Aminatae et amicae, aquam dat. Phrase banale, mais qui me fit aimer le Latin. Aujourd’hui, en ce jour plein de larmes, Mr Charles, Magister, où que vous soyez, entendez cette formule de la liturgie de la Messe chrétienne, que vous m’apprîtes aussi, et qui hélas sied ici : Dominus Vobiscum. Amen.

Merci, et reposez en paix.

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