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Brève spéciale #4: Benzema

22 Juin 2014 , Rédigé par Mbougar

Benzema ne parle pas beaucoup, et c’est tant mieux : chacune de ses phrases, en interview ou en conférence de presse, fait fraterniser la platitude avec la banalité. Mais il arrive qu’il ait, dans –et par- la simplicité même de ses propos, d’émouvants éclairs de génie. Il y a quelques jours, avant le Mondial, alors qu’on lui demandait s’il ne devait pas davantage marquer pour être vraiment à la place où on l’attend, que la question de son association avec Giroud se résumait toujours à un duel de buteurs, qu’on lui faisait remarquer qu’il ne marquait pas autant que d’autres grandes stars, qu’on lui rappelait ses 1000 et quelques minutes sans buts, Benzema, mi-agacé mi-serein, livrait cette réponse, désarmante d’innocence et de spontanéité : « Moi, je joue au foot ». Génie, mais surtout, vérité d’un laconisme qui dit en réalité deux choses :

Le football est un jeu. Ce jeu n’est pas qu’une obsession du but.

Benzema, c’est d’abord ça : un certain rapport à la notion de jeu. Avant la facilité technique, la finesse du toucher, l’adresse devant le but, le sens et la vitesse d’exécution du dribble, la précision de la frappe (des deux pieds), il y a d’abord cette volonté chez lui de jouer, c’est-à-dire de faire vivre le ballon par le mouvement. Jouer, chez Benzema, ce n’est pas sacrifier l’efficacité à l’inutile fantaisie, ni privilégier le spectacle face au pragmatisme. De ce point de vue, d’ailleurs, Benzema, entre Lyon et Madrid, a acquis une sobriété qui a davantage souligné son élégance racée et son allure. Le jeune lyonnais qui enflammait Gerland par son audace, allant seul à l’abordage d’une défense entière, qui était supérieurement doué dans le dribble, qui multipliait les passements de jambes et les crochets, est aujourd’hui, au Bernabeù, reconnu pour le dépouillement et la justesse de son jeu, sa maîtrise des fondamentaux (le contrôle, la passe, le déplacement, recevoir, donner, bouger), sa sérénité. Ce qu’il a perdu en capacité de percussion (avec tous les déchets que la provocation permanente recèle), Benzema l’a gagné en capacité d’organisation ; il brille désormais moins par sa supériorité technique individuelle que par son aptitude à faire de cette supériorité le moteur d’un collectif : le soliste est devenu un maestro. Cela a pris du temps et a été parfois très difficile. Avoir du talent n’est pas l’affaire ; le plus difficile est de trouver une expression, une mesure et une régularité à ce talent, d’en faire une constante et non une intermittence, un éclat perpétuel et non de perpétuelles éclipses. Benzema a réussi à trouver le langage de son talent : l’altruisme. Autrement dit, ne trouver un sens à son propre jeu qu’en créant celui des autres.

Parlant des attaquants de pointe, l’expression animer un attaque –littéralement, donner une anima, une âme, une vie à une attaque- ne devrait être employée que pour lui. Du moins, elle lui sied le mieux. Au-delà du fait qu’il ne scorait pas, on lui a beaucoup reproché en France -où il a été critiqué et enfoncé avec une rare violence par ceux, journaleux et amateurs, qui aujourd’hui l’adulent sans honte- de dézoner. Ceux qui le faisaient ne comprenaient alors pas que c’était là la meilleure des choses à faire pour Benzema : retrouver la sensation du ballon, redoubler les passes, susciter le mouvement, construire, garder la possession, en somme, jouer au lieu d’être hanté par le but. L’on ne souligne jamais le fait que pendant cette période de mutisme devant le but, Benzema a parallèlement participé à l’élaboration de la quasi-totalité des buts de la France, soit directement, par les passes décisives, soit indirectement, par son importance à la construction. Le cancer du foot aujourd’hui, avec les footix, c’est la tyrannie des statistiques, des chiffres, des baromètres ; tyrannie souvent exercée et subie (il faut le faire) par les footix, du reste. Répétons-le : le football est un jeu.

Benzema est une garantie technique, l’assurance du jeu devant n’importe quelle défense. Haute, Benzema la déstabilise par son mouvement, sa vision du jeu et sa spontanéité (Voyez sa passe sur le But de Di Marià contre le Barça lors de la finale de la Copa, celle à Bale sur le premier but de Ronaldo contre le Bayern, ou celle pour Ronaldo contre la Juventus) ; basse, sa technique lui permet, en une touche, de jouer dans les petits espaces, ou de faire encore valoir sa qualité de passe (contre l’Ukraine à l’Euro 2012 pour Cabaye, contre Bilbao en début de saison pour Isco, contre Schalke pour Bale). Mais tout cela, toutes ces actions décisives ne sont rien devant son apport à la construction même du jeu. Excellent comme point d’appui, létal dans la profondeur, absolument exquis dans la remise, sa panoplie technique, en tant qu’avant centre, me semble aujourd’hui complète. Dans le jeu de tête même, il arrive désormais à s’imposer. Regardez-le qui prend le dessus sur le rugueux Mascherano…

Cette race d’attaquants, capables, par leur aisance, autant de partir de loin que de garder le ballon pour faire remonter l’équipe, en mesure de dribbler tant que de créer du mouvement par leurs remises et leurs passes, d’allier la pureté du geste à son efficacité, le tout avec cette sorte de fausse désinvolture qui les consacre à la seigneurie de esthètes, compte de moins en moins de membres. Cinq, peut-être, à mes yeux. Van Persie (pur). Berbatov (vieillissant, mais pur). Cardozo (pureté gâchée par l’obsession du but, parfois). Lewandowski (avec un peu plus de relâchement, de souplesse dans le toucher, et moins de physique). Et Benzema. Pur, évidemment.

Je ne parlerai pas de ses deux derniers matchs, pour ne pas lui porter la poisse, et puis, d'ailleurs, ses prestations sont assez éloquentes pour que je n'y ajoute rien. Mais je ne peux m’empêcher de dire que contre la Suisse, sur son but, entre la passe de Pogba et sa conclusion, le plus difficile geste n’est pas celui que l’on croit. Et que rien pour sa beauté, la FIFA devrait lui accorder le but refusé. Je m’arrête là.

Fais-les jouir, Karim.

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