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De l'écriture perfectionniste: Rature.

6 Mai 2014 , Rédigé par Mbougar

Je ne crois pas, dans le champ de l’écriture, au perfectionnisme qui ne rature pas. Pour être tout à fait sincère, je ne crois pas même à l’écriture, exigeante ou dilettante, que n’accompagnerait de rature. L’écriture -et a fortiriori l’écriture perfectionniste- tient dans le temps et l’espace de la rature ; « la Littérature, c’est la rature. »

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Mais qu’est-ce, en son essence, qu’une rature ? Définition minimale : c’est le temps et l’espace où l’écriture postule et assume de naître de ce paradoxe, qu’elle s’y défait et s’y construit, s’y abolit et y renaît, s’efface et pourtant s’inscrit. La rature, c’est l’ontogenèse –puisque le texte est un corpus- de l’écriture, son principe inchoatif : la trace qui rend lisible tout le processus de l’écriture en train de devenir. Mais cette trace est, pour ainsi dire, négative : elle est ce qui, au premier abord, refuse, cache, nie le premier, l’instantané élan de l’écriture. Pour tout dire, la rature est une éthique de la forme : le devoir moral de refuser l’informe –ou plutôt, l’in-formulé- au profit du re-formulé. La rature, c’est l’instrument de la révolution –au sens astronomique- de l’écriture par et contre elle-même.

Mais encore : qu’est-ce, en son essence, qu’une rature pour un écrivain perfectionniste ? Bien plus qu’un geste : une nécessité ; pire encore : une condition. La rature est pour lui le souffle de son écriture : en étouffant le corps du texte –c’est-à-dire, en le rendant touffu-, il en constitue en même temps, et nécessairement, la salutaire respiration –stylistique.

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La rature, condition, donc, de l’écrivain perfectionniste. Lieu, par conséquent, de labeur et de souffrance. Mais pourquoi ? Parce qu’elle symbolise l’hésitation dans ce qu’elle a de plus terrible : la suspension de l’écriture. Poésie : « hésitation prolongée entre le son et le sens ». Rature : je dis hésitation prolongée entre le Beau et le Juste.

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Suspension de l’écriture. La rature serait-elle l’Epochê –quoique provisoire (mais comme toute Epochê ?) - du perfectionniste ? Ce dernier serait alors un stoïcien. Raturer, c’est encore, peut-être, hésiter et souffrir avant d’écrire le mot juste en lieu et place de celui que recouvre désormais la rature, et faire de cette suspension momentanée la condition même de l’écriture, son moment le plus intense et le plus hautement dramatique. Raturer : accepter la condition de la suspension ; mieux ou pire : l’aimer parce que c’est le principe de l’écriture. Amor Fati.

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Dramaturgie de la rature : écrire, relire, soupirer, désespérer, raturer, hésiter, s’emporter, vouloir mourir, ne le pouvoir, réécouter la phrase, souffrir de la voir mutilée, écrire, relire, soupirer –etc. Et cela jusqu’au dénouement.

Est-ce comique ou tragique ?

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La rature, pour l’écrivain perfectionniste, c’est encore le signe le plus absolu de son travail de et par l’écriture, le signe ultime de « l’artisanat du style ».

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Lis tes ratures. Je veux bien obéir à ce précepte conatif, à cet impératif catégorique, car il y a évidemment un infra-texte des mots raturés, mais comment, techniquement, lire ce qui, par définition, est caché ? Cela dépend peut-être de la forme et de la densité de la rature. D’où l’importance de la génétique textuelle.

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En dernière instance, il faut peut-être croire que, pour un écrivain perfectionniste, l’écriture ne peut être qu’un palimpseste permanent. Ecrire, effacer, réécrire par-dessus l’effacé le résultat de l’hésitation… Le stade « fini » de son texte arbore –fièrement ou honteusement, je ne le sais- les stigmates –cicatrisés à divers degrés- de ses états ultérieurs…

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La rature : terme de la charité de l’écriture, qui, au nom du style, accepte le repentir de l’écrivain, l’absout et lui offre une autre chance.

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Et, au fait, comment raturez-vous ? Cette question est peut-être, au moins, aussi fondamentale que « comment écrivez-vous ? ». La rature, selon sa forme et sa densité, altère différemment le corps du texte et l’harmonie de la page – et, par conséquent, le regard que l’on porte sur eux. Au fond, la forme de la rature, sa fréquence, son intensité, en disent beaucoup sur la manière dont travaille l’auteur, et même, peuvent révéler son humeur, son tempérament. Manuscrits de Balzac, par exemple : l’on sent l’énergie formidable, les foucades et saccades subites du génie laborieux (sans doute le seul chez qui cette expression ne soit pas oxymorique) ; il y a de tout : des traits apposés avec vigueur, des croix, de franches et noires biffures, des renvois de flèches, des marges investies de réécritures infinies, des lignes brisées, des taches, parfois, de café ; c’est dense, irrépressible, puissant, génial, touffu, désordonné. C’est Balzac.

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Et vous, comment raturez-vous ? Barrez-vous ? Gommez-vous ? Biffez-vous ? Mettez-vous entre parenthèses ? Laissez-vous, empli de dégoût, le mot inachevé et livré à son sort funeste ? Mettez-vous du Tipex ? Hachurez-vous ? Crucifiez-vous ? Encerclez-vous ? Noircissez-vous ? Et comment ? Vous êtes-vous jamais demandé ce que la forme de votre rature disait de votre humeur, et de votre manière d’écrire ? Evidemment, il faudrait encore que vous écrivissiez à la main : avec shift, tout cela n’a plus ni corps ni forme…

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