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Réflexions sur la fièvre.

16 Avril 2014 , Rédigé par Mbougar

Ca a été brutal, rapide, foudroyant. Au réveil, c’était là. La nuit pourtant, comme la veille, avait été tranquille et agréable. Sortie, dîner avec la chérie. J’avais eu un peu froid dans la soirée, mais pas plus que n’importe quel autre, je crois, que piège une journée de printemps. Rien n’annonçait une quelconque maladie. Et pourtant, au réveil, c’était là, déjà aux prises avec mon corps. Sans sommations. Sans avertissements. Sans signes avant-coureurs. Sans symptômes.

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Mais qu’est-ce vraiment, en fin de compte, qu’un symptôme ? Ce qui annonce ou ce qui confirme la maladie ? Ce qui dit que la maladie arrive et peut être évitée ou ce qui apprend qu’elle est déjà là, inéluctable? Je ne suis plus sûr de savoir.

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A propos des symptômes, encore. L’on peut dire à quel moment à peu près la fièvre disparaît, mais saura-t-on jamais situer le moment où vraiment elle commence ? On ne semble prendre conscience et reconnaître ses symptômes que toujours trop tard, lorsqu’elle a déjà commencé à nous mettre à terre. Peut-il d’ailleurs en être autrement ? Si on les reconnaissait avant, la fièvre sans doute ne serait jamais advenue avec tant de force. Les symptômes de la fièvre, au fond, n’annoncent pas l’arrivée prochaine de la maladie ; ils en sont plutôt le fatal signe. Les symptômes de la fièvre, c’est la fièvre elle-même.

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J’assiste, impuissant, spectateur et narrateur (mais quel type de narrateur ? Homodiégétique ? Hétérodiégétique ? Quel est mon point de vue ? D’où est-ce que je parle : du cœur même de la bataille ou d’un promontoire ?), au combat de mon corps contre la fièvre qui lentement veut en faire le siège. Insupportable sentiment : j’ai conscience d’être le foyer d’une lutte dont dépend ma santé, mais, étant ainsi concerné au premier chef, je ne puis pourtant rien faire pour mon salut. La maladie affaiblit moins le corps que le contrôle que l’on a sur lui ; de là, peut-être, naît ce sentiment de honte dont le malade ne se déprend qu’à la guérison. Fièvre : dépossession de soi, expulsion lente et inéluctable de soi-même par une force extérieure. Le corps redevient une enveloppe, la volonté qui l’habitait et le mouvait s’amenuise, il est livré à lui-même et fait parade. J’ai envie de croire à la fidélité de mon corps, à sa solidarité avec moi, à sa loyauté envers moi. Mais je me trompe : il ne me défend pas, il se défend. La fièvre parvient à me faire penser que je ne suis plus mon corps. C’est peut-être là sa victoire décisive. Mais je n’ai pas le temps d’y penser longtemps : il faut que le corps gagne. Je me surprends à le supporter, à le soutenir. La lutte continue.

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Le corps a perdu –je le savais, qu’il finirait par perdre. La lutte a été brève : à peine quelques heures. En début d’après-midi, le siège était fait et la fièvre était là.

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Les premières heures sont celles des refus. Refus de s’allonger et de demeurer apathique. Refus du caractère exceptionnel de la maladie. Je cherche à la banaliser, à ne prêter attention ni à ces douloureux élancements qui fulgurent dans mon crâne, ni à ce froid qui envahit mon corps qui pourtant est brûlant. Je fais quelques courses, cuisine, prends une douche, mange, écris, lis. Cette petite résistance hypocrite (hypocrite, car je sais que je me mens) dure un moment ; puis, presque naturellement, j’abdique, et me résigne à mon sort. J’accepte que je suis malade et qu’il ne sert à rien de faire semblant d’être bien portant. Etrangement, tandis que je me mets dans la posture du malade (je m’allonge, le corps recouvert d’une grande couette), me vient à l’esprit que tout ce qui arrive est dans l’ordre des choses, et qu’il faut bien que l’on tombe malade quelques fois.

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Quelques heures plus tard, tandis que ma tête subit déflagration sur déflagration, assaut sur assaut, et que mon corps tremble, je ne puis m’empêcher de rire de moi-même. Je me vois petit, faible, battu, retranché derrière l’illusoire protection d’une couette, grimaçant, suant… Il faut bien admettre que tout ceci a quelque chose de foncièrement ridicule. La chérie, qui se démultiplie pour prendre soin de moi, perçoit-elle le comique de ma situation ? Je ne lis qu’inquiétude et tristesse sur son visage. Et elle a raison. Il faut être inquiet et triste, la situation s’y prête assez bien. Alors je joue le jeu. Je joue à être malade, bien que je le sois vraiment, du reste. Je n’en rajoute pas, mais simplement, je m’évertue à coïncider de mon mieux avec l’image sociale de la maladie. Ce qui n’empêche pas que, de temps à autre, je dise un mot qui nous fasse rire et presque oublier que la fièvre est présente.

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En parlant d’image sociale de la maladie, peut-on expliquer pourquoi presque tous les malades haïssent le moment de la prise de médicaments ? Comment expliquer que l’on haïsse ce qui est censé nous sauver ? En attendant de trouver une réponse à cela, je fais comme tous les malades lorsqu’il s’agit de prendre des médicaments : je grimace pour bien faire comprendre leur amertume, et l’effort que je fais pour les prendre.

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Toutes ces courbatures, toutes ces envies de vomir, le martèlement furieux qui secoue ma tête, tous ces tremblements, toute cette apathie, cette immobilité forcée, me font sentir plus humain. Forcé de faire preuve de patience, je sens, authentiquement, dans toutes ses parcelles, mon corps qui souffre et ne peut rien faire qu’attendre. Et c’est dans cette attente contrainte, du fond de la fièvre, que j’arrive parfois, subrepticement, à éprouver un obscur plaisir – celui que je tire de l’écoute de mon corps affaibli, et qui me tient le langage de l’affaiblissement. Est-ce du masochisme ?

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Toujours essayer de faire de la maladie une expérience –une experientia, une épreuve. C’est-à-dire une initiation. Ne pas se contenter, si on le peut, de subir la maladie, mais chercher aussi à l’accompagner toujours, pour mieux se comprendre et mieux faire attention à la parole du corps.

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La nuit dernière, au plus fort de la fièvre, j’ai déliré. J’étais un arc tendu, et il fallait, pour que la douleur soit stable, que je demeurasse tendu. Tout mouvement que j’effectuais vrillait le fil, et ranimait la douleur. J’ai passé toute la nuit ainsi, à tenter, entre sommeil, rêves, délires, de rester immobile, afin que la corde soit toujours tendue, et que la fièvre ne s’exprime pas dans toute sa violence.

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Il est temps, maintenant, que je retourne dormir. Ca va mieux, mais il faut dormir encore. J’espère délirer de nouveau.

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