Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La Parole de la langue.

23 Mars 2014 , Rédigé par Mbougar

Une langue, évidemment, n’est pas que le moyen d’une communication : l’acte de langage qui l’aboutit (parler à l’autre) dépasse le seul cadre d’une relation au monde. Car c’est avant tout une éthique que la langue engage ; l’expression dans une langue donnée est une série de choix conscients, qu’un locuteur effectue parmi le matériau linguistique, syntaxique et lexical dont il dispose pour construire un énoncé : par ce fait même, il s’approprie la langue, l’investit, fait d’elle un prolongement de sa pensée et de son corps. L’on ne fait pas que parler une langue : on l’habite toujours d’une certaine manière. Toute langue est une demeure, le lieu d’un éclat d’intimité, l’espace d’une élection de soi. Il est vrai, certes, que l’excellence de cette élection est plus ou moins atteinte selon le degré de maîtrise de la langue ; mais il reste que dans l’intention même de parler dans quelque langue, il y a le désir de s’unir à elle.

L’on dit que la langue est l’un des éléments définitoires centraux de l’identité. C’est vrai. Mais il me semble que les raisons que l’on donne d’habitude pour justifier cette affirmation ne sont pas suffisantes. L’on invoque souvent le poids de la culture, l’attachement à une tradition, l’appartenance à une ethnie, l’héritage d’une certaine histoire, la charge symbolique d’un certain espace, pour expliquer l’importance, pour l’identité, de la langue. Toutes ces raisons sont fondamentales et légitimes. Mais elles me semblent méconnaître une dimension plus fondamentale et légitime encore : celle de l’Homme. Je veux dire que cette langue, toute liée à une culture, une tradition, une histoire, un territoire qu’elle soit, n’est qu’une catégorie imparfaite de l’identité si un Homme, avec son esprit, avec son corps, son intelligence, son énergie, sa pensée et sa parole propres, ne se l’approprie pas. L’on peut très bien tout connaître de l’histoire d’une langue, la pratiquer, et pourtant, n’être pas capable d’en ressentir l’émotion profonde ni d’en faire le ferment d’une part d’identité. Tant que l’on ne se rapporte à une langue que comme vecteur d’une communication et comme symbole d’une culture, il y a une part essentielle, je le crois, que l’on manque d’elle : l’on en manque la parole.

Qu’est-ce, pour soi, que la langue que l’on parle ? Quel rapport a-t-on avec elle ? Que nous dit-elle ? Répondre à ces questions, c’est aller au-delà des grandes et sublimes figures de sens que constituent la Culture, le Territoire, l’Ethnie, l’Histoire : c’est, en dernière instance, accepter d’épouser la langue –d’en épouser tous les contours ; c’est encore accepter de faire corps avec elle, de se l’approprier vraiment, de l’habiter et de la laisser nous habiter. C’est une expérience intime, solitaire, silencieuse, essentielle.

Il ne faut jamais se contenter de parler une langue : il faut aussi lui parler.

Partager cet article

Commenter cet article