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Cheikh Yérim Seck ou la Trahison de l'écriture.

16 Mars 2014 , Rédigé par Mbougar

« Le journal au lieu d'être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s'est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. (…) Ainsi, tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes ; et fleuriront par cela même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison : le mal sera fait sans que personne en soit coupable. Je serai moi Vignon, vous serez toi Lousteau, toi Blondet, toi Finot, des Aristide, des Platon, des Caton, des hommes de Plutarque : nous serons tous innocents, nous pourrons nous laver les mains de toute infamie. (…) Les crimes collectifs n'engagent personne. Le journal peut se permettre la conduite la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement. »

Honoré de Balzac, Illusions perdues.

Il faut toujours en revenir à Balzac, qui avait, avec quelques autres, beaucoup vu de notre temps. Qui a lu Illusions perdues ne s’offusque désormais qu’à peine, et avec ce froid, terrible détachement propre aux gens que le cynisme du monde n’affecte guère plus, de ce que peut être le pouvoir politico-journalistique. Tous les scandales, toutes les liaisons dangereuses, tous les trafics d’influence, l’ensemble des corruptions, toutes les obscurités, toutes les tristesses, l’entière toute-puissance, toute l’hypocrisie, la totale impudence, toutes les bassesses, tout le chantage, toutes les trahisons, enfin, qu’enfante la collusion du monde politique et du journalisme, sont déjà, avec éclat, dépeints à chaque page d’ « Un grand homme de province à Paris », partie centrale du roman.

De ce point de vue, découvrir, hier, que les personnalités que cite Cheikh Yerim Seck, dans son immonde lettre de remerciement, sont celles du gotha politique, religieux et économique sénégalais, ne m’a que fort peu surpris. J’ai parcouru la liste sans m’émouvoir, sans m’étonner, en m’attendant presque à trouver tous ces noms, alignés et fiers, les uns derrière les autres, solidaires dans leur condition et leur petit « oligopole », comme l’écrit l’ami Elgas ici. Liste prévisible : c’est cela, qui est terrible.

Au fond, donc, ce n’est pas l’existence de cette petite société qui m’indigne. Je ne la découvrais pas. Tous ces gens ont le droit d’être riche, de s’entraider entre privilégiés, de prétendre qu’ils sont vraiment amis –pourquoi pas ?-, de faire valoir leur influence, d'intriguer. Qu’à cela ne tienne. Ils n’inventent rien.

Non : ce qui m’a frappé dans cette lettre, c’est qu’elle ait pu être écrite –je ne parle même pas du fait qu’on l’ait publiée, mais écrite, simplement écrite. Avec cet esprit.

Je m’étais, au cœur de l’affaire Yérim Seck, prononcé en faveur de la prudence, c’est-à-dire de la nécessité, tandis que la justice œuvrait, d’éviter la passion qui conduit aux jugements hâtifs et aux simplifications. Et quoique Aïssata Tall fût –et reste, je l’espère- une camarade, j’avais, en lui témoignant mon soutien moral, refusé de prendre parti. L’obscurité qui entoure toujours les viols présumés m’avait voilé, comme elle voile tout tiers, dans ces cas. Nul ne peut prétendre, aujourd’hui encore, en étant assuré de la vérité, et même après la décision de la justice de condamner Yérim Seck, dire ce qui s’est passé exactement dans cette chambre d’auberge.

Mais l’on peut être certain d’une chose désormais : c’est de l’esprit de Cheikh Yérim Seck. Le même avec lequel il a commis cette lettre. Les premières lignes seules disent tout. Je ne connais pas l’homme qui les a écrites –plût à Dieu que je ne le connaisse jamais-, mais qu’il les ait écrites, précisément, renseigne sur sa morale.

L’écriture n’est pas qu’un moyen, elle n’est jamais innocente : c’est une forme, c’est-à-dire, aussi, l’émanation d’un fond, une Valeur ; en un mot : un choix éthique –un ethos. Yérim Seck, en voulant sans doute en user pour faire preuve de gratitude, de loyauté, de fidélité, et paraître sous un jour chevaleresque, n’a rien fait que se trahir. L’écriture, « entre la langue et le style », est l’espace où celui qui écrit, qu’il cherche à l’éviter ou non, « s’individualise, s’engage ». Yérim Seck n’a pas lu Barthes.

Cette lettre –son écriture- est insupportable. L’homme qui l’a écrite est d’un cynisme absolu, d’un mépris sans bornes, d’une intelligence rabaissée, d’une inélégance totale, d’un cœur vide. Mais surtout, l’homme qui l’a commise est sans honneur. C’est la leçon de l’écriture. C’est la leçon de cette affaire –indépendamment de sa vérité factuelle, qui n’est plus, il me semble, ce qu’il y a désormais de plus important. C’est, enfin, la vraie grande leçon qu’Aïssata Tall, à travers cette épreuve, indirectement, et à son corps défendant, a administrée aux sénégalais.

Cheikh Yérim Seck, en tant qu’homme, n’est qu’un triste sire.

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Anonyme 16/04/2014 21:02

Quelle plume! Et quelle pertinence!

Anonyme 21/03/2014 01:04

Good job

Djily Borom Bakhdad 21/03/2014 01:04

Très bonne analyse

sarr 16/03/2014 17:41

Tres pertinent