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Souleymane Faye ou le choix de la singularité.

22 Février 2014 , Rédigé par Mbougar

Souleymane Faye est de ces chanteurs que l’on cite pour montrer que l’on a du goût, que l’on aspire, malgré Ouzin Keïta et ses merdiques épigones musicaux, au purisme ; un de ceux-là, avec lesquels l’on est certain de faire l’unanimité. En soirée, à peine les premières notes de Jëleeti ou Yëgulo ma s’élèvent-elles que les têtes dodelinent comme fredonnent les lèvres : doucement ; l’on se cale plus confortablement dans son fauteuil, l’on se met en condition pour la suave expérience qui s’annonce, l’on joue au mélomane averti, l’on savoure, l’on se laisse bercer. Les paroles, remplies de philosophie, s’écoulent au son d’une agréable mélopée. Les cœurs s’adoucissent. Les esprits s’élèvent. Une ambiance se crée.

C’est que Souleymane Faye est un chanteur d’ambiance, ou du moins, il le devient de plus en plus. Ce n’est pas à dire qu’il est un « ambianceur » au sens de Fallou Dieng : il ne met pas l’ambiance, il en crée une, singulière et reconnaissable. Signe de talent, à une époque où, sous couvert d’innovation, la plupart des chanteurs sénégalais se singent dans la médiocrité.

Souleymane Faye, dans la psyché collective, incarne par excellence –c’est sans doute, aussi, l’une des raisons de sa popularité- la figure du « vrai artiste ». Cette expression étrange est en réalité le reflet, dans le langage, d’un topos de l’artiste authentique : c’est celui qui donne le sentiment, malgré un talent immense, voire du génie, d’une carrière gâchée, en deçà de ce qu’elle aurait pu ou dû être ; c’est celui qui, bohême, oscille entre d’éclatantes fulgurances et de longues périodes de silence, marquées par des conditions matérielles difficiles ; c’est aussi celui qui, malgré les épreuves, les traversées du désert, la solitude, le manque de moyens, n’a jamais renoncé aux exigences d’un art (d’une musique, ici) de qualité. Souleymane Faye est tout cela. Du faste des années Xalam II à la douceur enivrante de Jëleeti , en passant par le gai décalage de « Pain boulette », la période « Diego » en collaboration avec Coumba Gawlo Seck, Souleymane Faye a toujours véhiculé l’impression d’une forme d’instabilité, d’un talent immense mais dispersé ou sous-exploité, d’une pratique artistique fondée sur la diversité des expériences, tantôt enrichissantes, tantôt moins heureuses, mais toujours originales. C’est cela qui plaît chez Jules Faye : l’on a la sensation qu’il a sacrifié la « carrière » sur l’autel de l’authenticité artistique, du risque. L’homme cultive d’ailleurs volontiers cette image de l’artiste marginal: son look est toujours décalé, tantôt classieux, tantôt excentrique, tantôt d’un négligé savamment dosé. La tignasse revendiquée, arborant quelques fois, avec élégance, son « Njaxass », fumeur de pipe, Souleymane Faye dégage l’aura, charismatique, d’un homme mêlant spiritualité, folie, sensibilité, talent, maîtrise. Il donne l’impression de vivre la musique, de la sentir, de la con-naître (littéralement, de naître avec elle en permanence.) Son visage lui-même, que l’âge commence à marquer, trahit sans cesse, alors qu’il chante, une sorte de souffrance ultime, témoignage de son engagement dans l’art.

Mais Souleymane Faye plaît aussi, surtout, parce que c’est un musicien qui accorde de l’importance aux instruments, à l’orchestre. Il existe, certes, un certain snobisme de l’acoustique : l’on croit souvent que toute musique où les instruments s’expriment dans leur tonalité la plus naturelle est de qualité. Ce n’est pas toujours vrai. Mais là où Souleymane Faye excelle dans l’acoustique, c’est dans sa capacité à accompagner les instruments sans les écraser : cet équilibre, difficile à trouver, fait la popularité de ses morceaux, où sa voix, claire et puissante, elle-même d’un équilibre remarquable (je note qu’il est incapable de graves ou d’aigus extrêmes, ce qui n’est pas une faiblesse, mais bien sa force), est soutenue par un thème musical, persistant et entraînant. Pour mieux le dire, là où le mbalax sénégalais, dans son écrasante majorité, est fondée sur la seule idée de rythme, Jules Faye prête, en plus, attention à la mélodie. Voilà sa grande trouvaille. Ces thèmes musicaux repris, et non répétés, cette façon de conférer à l’apparente simplicité d’une composition la profondeur d’un sentiment, cette manière d’obliger au calme et à l’écoute, voilà ce qu’est une mélodie. A ce titre, le morceau « Xarit », commis avec Xalam II, est exceptionnel : l’obsédante régularité des percussions, agrémentés de lents accords de guitare, élèvent la mélodie à la majesté d’une litanie presque religieuse, tandis que la voix de Souleymane Faye lance des incantations.

C’est un chanteur populaire, au sens fort du mot. Oumar Pène, dans son style, était (parce qu’il ne chante hélas plus) populaire : son engagement, sa prédilection pour les thèmes de société, sa sensibilité à divers maux du continent et aux préoccupations des humbles, lui donnaient cette casquette. Souleymane Faye est populaire autrement. Il a réhabilité la ballade amoureuse. Qu’il s’agisse de Jëleeti, de Neko dem na, de Yëgu lo ma, de Aminta Ndiaye, Jules Faye ne chante rien mieux que l’amour perdu, l’amertume de l’amoureux désormais seul, souffrant, se lamentant au souvenir de ce qui ne reviendra certainement jamais. Mais que l’on ne s’y trompe pas : ce n’est jamais prétexte au pathos, mais plutôt ode à la beauté de l’amour, dans sa perte même. Ces thèmes, que l’on a pourtant l’impression d’avoir entendu des milliers de fois, se colorent dans sa voix d’une sérénité mélancolique, qui pousse à la réflexion et non à la tristesse ou au pessimisme.

Souleymane Faye n’a pas une voix extraordinaire. Mais sa maîtrise de la langue wolof, sa compréhension du mécanisme amoureux, la simplicité avec laquelle il rend tout cela, font de chacun de ses morceaux une agréable alliance douceur musicale et de profondeur « philosophique. » L’ambiance naît de là.

Ecoutez Méïssa Bigué : c’est, de tous ses titres, celui que je préfère.

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dieyli 28/02/2014 11:55

Souleymane Faye,un artiste qu'on ne retrouve pas à chaque coin de rue,une voie mélodique aux relents spirituels.