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De l'écriture perfectionniste: Temps

3 Février 2014 , Rédigé par Mbougar

« Que je crève comme un chien, plutôt que de hâter d’une seconde ma phrase qui n’est pas mûre. » [1]

Cela sent un peu l’exagération –il faut toujours un peu exagérer son perfectionnisme- mais l’idée y est fort justement exprimée : l’écriture perfectionniste est d’abord un certain rapport au temps. Les perfectionnistes ne le « prennent » ni ne le « donnent », ne le « gagnent » ni ne le « perdent », suivant les expressions consacrées : toutes ces actions supposent une pression ressentie devant l’inexorable défilement du temps. Or les perfectionnistes, et c’est précisément en cela qu’ils sont a-temporels, littéralement en dehors du temps, n’ont de souci du temps –du moins, ils ne s’en soucient pas comme fait chronologique, c’est-à-dire comme contrainte : le temps, ils l’acceptent. Je veux dire qu’ils l’accompagnent. Le temps, pour eux, n’est jamais que le temps de l’écriture. Le perfectionniste, pour ainsi dire, choisit et assume une écriture dans le temps, tout simplement, et non dans les temps. La rançon inévitable d’un tel engagement est la lenteur ; mais s’il souffre de cette lenteur, le perfectionniste en tire peut-être un plaisir et un orgueil plus grands encore. « Et comme je vais lentement ! Et qui est-ce qui s’apercevra des profondes combinaisons que m’aura demandées un livre [Madame Bovary] si simple ? »[2]

C’est peut-être cela, la vraie patience : n’accepter le temps que parce qu’il est temps, c’est-à-dire au fond ne pas le voir, l’ignorer, ne s’en apercevoir que lorsque l’écriture, d’une façon ou d’une autre, s’arrête. Le but, le télos, c’est l’écriture, non la publication –donc une certaine impatience devant l’œuvre. «... Je ne veux rien publier ... je travaille avec un désintéressement absolu et sans arrière-pensée, sans préoccupation extérieure... » [3]

Sans temps dans son geste d’écriture, cependant, le perfectionniste souffre : il ne lui reste qu’un espace, l’espace de la page. Mais cet espace, je le disais dans le texte précédent, est aussi celui des blancs, des mutilations. Et là, lorsqu’il cale, fait face à la mutilation, s’effondre devant le blanc typographique, le temps revient, mais sous sa forme la plus répandue : celle de la contrainte. Il n’y a que lorsqu’il souffre, par perfectionnisme, de ne pouvoir avancer, que l’écrivain se rend compte que le temps passe ; il n’y a que dans ce moment qu’il redevient comme nous, qu’il s’ennuie. Le temps de la non-écriture est pour lui le temps d’une autre souffrance, analogue, dans sa portée à celle qu’il éprouve lorsqu’il écrit –mais, évidemment, les motifs n’en sont pas les mêmes.

Flaubert, encore : «Quelquefois quand je me trouve vide, quand l'expression se refuse, quand après avoir griffonné de longues pages, je découvre n'avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j'y reste hébété dans un marais intérieur d'ennui »[4]

Rapport également duel au temps pour l’écrivain, donc : le perfectionnisme est ce qui le « sauve » du temps (en l’arrachant aux impératifs d’une production rapide) mais aussi ce qui le blesse (le livre au temps, au vieillissement, alors qu’il ne peut plus écrire).

[1] Flaubert, Lettre à Maxime Du Camp, du 26 juin 1852

[2] Flaubert, Lettre à Louise Colet, du 6 avril 1853

[3] Geneviève Bollème, Préface à la vie d'écrivain, (Paris, 1963) 1846, p.39, cité par Roland Barthes dans un texte initialement écrit en hommage à André Martinet. Paru dans : Word, vol. 24. n° 1-2-3. avril, août, décembre 1968, et plus tard inclus dans la nouvelle édition du Degré Zéro de l’Ecriture, «Flaubert et la phrase ».

[4] 1852, op.cit., p.69, cité par Roland Barthes, op.cit.

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