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De l'écriture perfectionniste: Désir.

21 Février 2014 , Rédigé par Mbougar

Le perfectionniste est peut-être celui-là, singulier dans son geste de création, en lequel le désir de l’écriture se confond (ou au moins la croise en plusieurs points) à l’écriture du désir. L’antimétabole n’est pas ici qu’une figure de style ; elle est bien la marque de la double contrainte qui pèse sur le perfectionniste, qui a, à la fois, à être le foyer d’une pulsion effrénée (le désir d’écriture) d’une part, et à traduire, d’autre part, cette pulsion désordonnée dans une écriture ordonnée, équilibrée, parfaite -l’écriture du désir. En d’autres termes, le perfectionniste me semble être par excellence celui qui doit maîtriser la violence de ses accès d’écriture, se tenir –comme l’on doit se tenir en société, refuser l’effusion aveugle, obscure, désordonnée et impérieuse de la fièvre d’écrire.

Il y a quelque chose d’érotique dans le fait de subir l’inspiration dans son torrent : l’on attend, transi, que la Muse ou le Dieu arrive et fasse acte d’amour, fasse don. L’on parle d’ailleurs d’une inspiration qui « visite », comme l’amant, en pleine nuit, visiterait l’être aimé. Les tenants d’un geste de création essentiellement corrélé à une inspiration, de Platon à Ronsard (c’est ce dernier qui parle de don), ont toujours mis l’accent sur la posture du créateur, qui se laisse investir, habiter, par un flux poétique dont il doit être l’intermédiaire, le traducteur, mais qu’il accueille, charmé, voire possédé, et auquel il s’offre.

Chez le perfectionniste, au contraire, l’inspiration comme force aveugle et incontrôlée est une idée impossible à supporter : il faut qu’il la domestique, qu’il la travaille, qu’il l’assujettisse à sa névrose d’une écriture tenue. Chez lui, l’érotisme n’est pas dans la transe d’être joui (d’être objet d’une obscure jouissance), mais plutôt dans la jouissance âpre et austère qu’il tire de son labeur. Il érotise la souffrance d’écrire car il sait que cette érotisation est la seule façon pour lui de jouir de l’écriture; son désir n’est en dernière instance que le désir de maîtrise du Désir. Il faut qu’il donne un nom au Ca, qu’il sache ce que c’est. Cette rationalisation à l’extrême, ce refus du Génie et cette allégeance au Travail (ce qu’il travaille et ce qui le travaille), cette cérébralité, n’est peut-être, finalement, que la volonté, supérieure, d’affirmer le primat de la Forme (le Langage) comme sens propre, au détriment de la force, géniale mais intermittente, d’une inspiration sans loi, informe. Difficile de ne par voir se dessiner, derrière ce culte de la Forme comme sens, la figure de Valéry, davantage que celle de Flaubert. Tous les perfectionnistes sont des images de Monsieur Teste.

Dernière chose : ce désir de maîtrise fait du perfectionniste, il me semble, le tenant d’un certain dandysme. Car qu’est-ce que l’essence du dandysme, sinon, au-delà de l’apparat, la capacité à se maîtriser, à ne pas céder aux effusions pour mieux regarder et dire le monde ?

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