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De l'écriture perfectionniste.

30 Janvier 2014 , Rédigé par Mbougar

Pour Lyncx.

Certaines gens répondent, lorsqu’on leur demande de nommer leur plus grand défaut, qu’ils sont perfectionnistes ; il arrive même –l’on touche alors là aux limites de la coquetterie- que ces mêmes gens fassent du perfectionnisme, aussi, leur plus grande qualité. Qu’à cela ne tienne : il faut bien qu’il y en ait qui prétendent se connaître. Je ne puis cependant m’empêcher de penser que l’essence même du perfectionnisme réside dans une tension perpétuelle : le perfectionniste, par perfectionnisme précisément, est incapable (refuse, à vrai dire) de se définir comme tel : ce serait déjà, le cas échéant, l’aveu d’une nature achevée ; or le perfectionnisme, dans son geste, est un éternel inachèvement, une fuite en avant sans fin vers la promesse d’un mieux, l’espoir sans cesse postulé, inépuisable, d’une amélioration.

Cela est valable pour l’écriture. Cependant, alors que le geste du perfectionniste peut s’apparenter à une coquetterie ailleurs –voyez le sourire, béat d’autosatisfaction, de l’homme qui époussette une ultime fois la voiture qu’il vient de nettoyer scrupuleusement-, il me semble être dans l’art, dans l’art littéraire particulièrement, l’expression d’une souffrance absolue.

Déjà jeté dans la prison qu’est, par sa nature même, la langue dans laquelle il écrit, le perfectionniste a, de surcroît, à être aux prises avec les tourments de sa singulière nature : ce que la langue lui offre, et qui est déjà si petit eu égard à l’infinie variété de ses sensations, il se doit d’en faire un usage unique par le truchement de son art, afin non pas de rendre exactement ces dernières –cela est d’emblée tenu par lui pour impossible-, mais, au moins, de les approcher au mieux. L’écrivain perfectionniste est doublement soumis à l’esclavage de la langue : il l’est par nature –mais c’est le cas de tous les écrivains, quoique le sien soit peut-être plus extrême, puisqu’il perçoit de façon plus aiguë les limites intrinsèques à la communication ; mais il l’est aussi, et c’est un esclavage autrement plus brutal et tyrannique, par sa conscience : il s’impose le devoir d’élever, par le style, la langue, qui ne lui facilite pourtant rien. Cette générosité, à la fois contrainte et consentie, est en tout cas le moment d’une blessure que le perfectionniste finit par assumer, voire revendiquer. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes : à la fois esthète et forçat, maître et serviteur de la langue, artiste et artisan, aimant aussi profondément la langue qu’il peut la haïr, l’écrivain perfectionniste l’est précisément parce qu’il fait de la langue un problème –un véritable problème, c’est-à-dire un problème moral. Il se pose, à son sujet, une question : comment continuer à l’aimer alors précisément qu’elle le travaille, c’est-à-dire, en se référant à l’une des étymologies de travail, tripalium, le supplicie littéralement ? Cette question est celle des saints et des martyrs ; les perfectionnistes, dans l’écriture, sont peut-être l’un et l’autre.

Flaubert, figure totémique de cette race d’écrivains, s’est beaucoup exprimé sur le sujet, dans le cadre de sa propre entreprise d’écriture. Je vais tenter, à travers une série de petits textes que celui-ci introduit, de me mettre dans son sillage, et de décrire, d’accompagner, une collection de gestes, de moments, d’états, de signes caractéristiques, presque de propriétés, du perfectionnisme de/dans l’écriture. Ces propriétés, que j’expliciterai, sont, selon un choix arbitraire, mais que j’essaierai de justifier plus loin, au nombre de six, et toujours à mettre en relation avec l’écriture : la névrose, la mutilation, le désir, la rature, le temps, la mort.

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khadim 02/02/2014 23:50

Etant plus Musset que Mallarmé je n'ai jamais été adepte de l'oeuvre perpétuelle ( exception faite de Baudelaire ) et je ne sais pas pourquoi je crois que tu en est un, ai-je raison ? C'est peut être du à la paresse .