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Sur l'Université sénégalaise.

27 Décembre 2013 , Rédigé par Mbougar

Je ne connais pas vraiment l’Université sénégalaise. Je n’y ai jamais été. Les seuls échos qui m’en parviennent sont le fait de témoignages et d’anecdotes de camarades qui essaient d’y poursuivre leurs études, d’images que m’en donne la télévision sénégalaise, d’articles que je lis sur quelques sites, de reportages diffusés ça et là. Au cours de mes études secondaires à Saint-Louis et lors de quelques rares séjours à Dakar, j’ai certes eu l’occasion de me rendre, respectivement, à l’Université Gaston Berger et à l’Université Cheikh Anta Diop, qui sont les deux principaux pôles de l’enseignement universitaire sénégalais ; mais mes séjours dans ces supposés temples du savoir étaient toujours trop brefs, et du reste, consacrés à des fins autres, pour que j’en pusse tirer un portrait qui ne fût pas trop léger. Pour être rapide, je ne connais l’Université sénégalaise que par une sorte d’ouï-dire. Je n’en sais pas fondamentalement la réalité, et tout propos de ma part, à son sujet, pourrait être tenu, au pire pour faux, au mieux pour imprudent, en tout cas comme empreint d’une forme d’illégitimité. La critiquerais-je que ses acteurs auraient vite fait de me rabattre me jeter à la face : « tu ne sais pas de quoi tu parles, tu n’es pas ici, tu ne sais pas ce que l’on vit. » Conditions et tensions éternelles de l’exilé, étranger partout : sur sa terre d’exil comme, au fil du temps, sur sa terre natale.

Cela n’empêche cependant pas, tout ceci dit, d’avoir un regard sur cette Université ; car enfin, l’ouï-dire n’est pas nécessairement la fausseté, et les témoignages que j’en reçois sont ceux d’acteurs, qui y vivent, qui en ont une expérience, qui la connaissent, qui sont donc légitimes. Et puis, je ne crois pas être trop imbécile : j’observe, je recoupe, j’interroge.

L’Université sénégalaise, vue d’ici, est essentiellement une série d’images, c’est-à-dire une série de topos, c’est-à-dire encore, enfin, une réputation. Persistante, presque figée dans la psyché collective.

C’est d’abord l’image de phalanges d’individus (d’étudiants ?) qui luttent contre les forces de l’ordre au milieu de fumées de lacrymogènes et de pneus brûlés. Cette image, d’une certaine façon, est celle qui fait de l’Université un haut lieu de contestations : contestation politique, contestation sociale, contestation scolaire. Et il est vrai que l’Université, en général, a une longue tradition contestataire. Il n’aura pas fallu attendre Mai 68 pour savoir que c’est le lieu par excellence que la communauté (c’est bien à cette idée d’un ensemble que renvoie l’étymologie, universitas) investit lorsqu’il s’agit de mettre en crise un pouvoir institutionnalisé : Platon déjà, dans son Académie (qui n’était pas encore une Université, mais qui en esquissait le trait), contestait l’institution sophiste, comme celle d’Aristote contestera en partie la sienne plus tard. En ce sens où elle abrite souvent une grande part de la communauté des forces d’une nation (sa jeunesse) et où, surtout, elle est le théâtre de la dynamique du Savoir (recherche, publications, transmissions, débats), l’Université est de fait un lieu sinon de contestation, au moins d’exercice critique. Mais ce que je vois de l’Université sénégalaise est très loin de l’exercice critique. La contestation critique doit s’inscrire dans une dynamique, c’est-à-dire dans un mouvement vers, dans une dialectique des positions d’où doit surgir une solution. Or c’est tout l’inverse (c’est du moins ce que son image me dit) au sein de l’Université sénégalaise : sa contestation, dont la forme instituée est la grève, me semble toujours introduire une paralysie. N’est-il d’ailleurs pas devenu un banal élément de langage, dans le paysage journalistique ou politique sénégalais, que de parler d’évoquer « la paralysie du système universitaire/éducatif sénégalais » ? Tout se passe d’une certaine façon comme si l’Université sénégalaise contestait toujours, faisait toujours la grève, mais sans aucun résultat, dans une routine de la grève et une permanence de la paralysie (pléonasme ?) sans issue. D’où la réputation.

L’Université sénégalaise, c’est ensuite l’image d’un immense foutoir : vaste aire géographique au paysage bordélique, où les vieux pavillons en ruines côtoient les neufs, où des tronçons de routes se perdent dans des étendues de sable désertées, où quelques coins privilégiés et bien tenus en cachent d’autres aux allures misérables et à l’esthétique inexistante. Mais au-delà de cette forme d’indiscipline spatiale, c’est surtout l’image d’une indiscipline humaine qui se dégage de ce lieu. Mes rares incursions dans l’Université (celle de Dakar en particulier) m’ont renvoyé l’image d’une sorte de souk géant : troupeaux de bêtes, d’hommes, étals de linge, de marchandises, cohortes de boutiques, de voitures, de buvettes, d’affiches ; et le tout se mélangeait dans une atmosphère fantastique, qui évoquait tout sauf un haut lieu de Savoir. Je n’exagère pas : des témoignages que j’ai reçus m’ont régulièrement fait état de ce désordre propre à l’Université, où fleurissent le commerce (légal ou illicite), les petites affaires et, comble de l’écart par rapport à la vocation originelle du lieu, les groupuscules religieux regroupant naturellement les étudiants, mais encore des individus étrangers. C’est l’image d’un endroit fabuleux, surpeuplé, où tout est possible, où l’on peut trouver et voir toutes choses. L’on m’a régulièrement rapporté ces anecdotes dont l’Université est féconde : celles d’individus louches logeant, on ne sait trop comment, dans les pavillons, celles de gens (je ne sais s’il convient de les nommer « étudiants ») qui, ayant « cartouché » un nombre incalculable de fois (les cartouches se rechargent toujours), ont fini par élire domicile dans les lieux, sans occupation précise, celles, encore de filles, précoces mères de famille, qui vivent avec leur progéniture dans les chambres. L’image d’un lieu sans discipline, sans lois, permissif à tout, poreux à tout, sans rigueur, se forme ainsi.

L’Université sénégalaise, enfin, c’est l’image du lieu où, majoritairement, la poursuite des études relève du chemin de croix. La paralysie du système, dont j’ai parlé, entraîne lenteurs, lourdeurs, impasses : ce sont des étudiants, bacheliers en juillet, qui ne sont pas encore orientés en octobre (et qui, par conséquent, ne font rien, chôment), ce sont des grèves à l’infini, ce sont des kyrielles de débrayages, ce sont des examens tardifs, ce sont des administrations lentes. Mais ce sont, surtout, d’innombrables étudiants dont on se demande comment ils ont atterri là : la bêtise dans le regard, incapables d’une locution claire, baragouinant laborieusement une langue française qu’ils charcutent de fautes dignes d’un élève de CM2. Combien d’étudiants parviennent au bout de leurs études (je veux dire, au moins le Master 2) ? Combien d’entre eux intègrent le milieu professionnel ? Je ne sais. Mais ce que je vois me dit qu’ils ne doivent pas être nombreux, non pas parce que les débouchés n’existent pas, mais simplement parce que les étudiants, dans une grande majorité, sont médiocres.

La série d’images aurait pu se poursuivre ainsi longtemps. Mais je l’arrête là, pour poser une question : et le savoir, dans tout cela ? Où est l’image du Savoir ? Quelle image d’un lieu de Science, d’intelligence, de passion pour la découverte l’Université sénégalaise m’a-t-elle déjà renvoyée ? Quels échos ai-je déjà eus d’un lieu propice à l’épanouissement intellectuel ? Trop peu. Rares. Inexistants. Ce ne sont toujours que plaintes, colères, lamentations, fustigations, frustrations, violences. Ce ne sont jamais que des images très éloignées du Savoir. Mais est-il encore à l’Université ?

Pourquoi n’entends-je jamais parler de tel colloque qui a été intéressant, de tel laboratoire de recherche qui est stimulant, de telle publication admirable, de telle conférence enrichissante ? Je suis certain pourtant que tout cela, même en nombre limité, existe. Mais les principaux concernés, les étudiants, n’en parlent jamais. Comme s’ils ne s’en souciaient pas. Comme si cela ne les intéressait pas. Comme s’ils n’avaient conscience de la vocation du lieu qui est le leur. Comme s’ils préféraient toujours revendiquer, se battre, contester, faire la grève. Les causes de ces grèves, d’une certaine façon, m’importent peu. Justes ou non, elles ne m’intéressent pas : ce qui m’intéresse, c’est de savoir si ces étudiants, si révoltés et si enthousiastes à revendiquer, ont le désir de la connaissance ; ce qui m’intéresse, c’est de savoir s’ils revendiquent parce que les conditions de la production de l’intelligence sont menacées, ou s’ils le font comme des mutins de Panurge.

Le plus souvent, hélas, c’est le deuxième cas de figure qui se présente. L’étudiant qui revendique est celui-là même qui se révélera incapable d’expliquer le motif de sa revendication clairement, dans une langue et une grammaire (c’est-à-dire une pensée) correctes.

J’ai appris récemment que Souleymane Bachir Diagne, l’un des seuls intellectuels de stature internationale que le Sénégal possédât, avait été déclaré « persona non grata » au sein de l’Université où il a enseigné la philosophie pendant près de 20 ans, et avait vu une conférence qu’il animait avec l’éminent philosophe béninois Paulin Houtondji sur Senghor être interrompue par étudiants qui manifestaient contre une série de réformes qu’auraient soutenues Mr Diagne. Je ne connais ni le détail de ces réformes, ni la justesse ou non de l’opposition des étudiants, mais l’interruption de cette conférence elle-même, quel qu’en fût le motif, me paraît être le symbole, triste, du statut du savoir au sein de l’Université. Revendiquer est une chose, nécessaire et normale tant qu’elle se fait dans le respect ; revendiquer en paralysant la dynamique du savoir, qui plus est entre les murs de sa propre université, en est une autre, qui ne me semble dire qu’une chose : l’absence de passion pour l’intelligence. L’Université sénégalaise souffre peut-être de plusieurs maladies, mais l’esprit de la plupart de ses propres étudiants me semble être la plus grave de toutes.

L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, puisqu’elle est la plus connue, a pour devise « Lux mea Lex ». Très belle devise qu’un de mes regrettés professeurs, poète et érudit, traduisait de plusieurs manières :

« L’ordre, c’est mon droit.

La science, c’est ma foi.

Le travail, c’est ma voie.

La lumière, c’est ma loi.

La réussite, c’est ma joie. »

Il semble que tout ceci soit, depuis très longtemps, en train de s’éteindre. L’image de l’Université ne reflète plus de lumière. Eclipse. Rideau.

Nox mea lex.

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khadim 31/12/2013 04:26

Je ne te dénierais pas le droit d'en parler car tu l'as mais tous les torts sont ils du coté des étudiants? Est-ce eux qui décident qui sera ou qui ne sera pas étudiant ? Sont ils responsables de la bonne marche de l'Université ? Leur permet t-on d'avoir le niveau requis ? Ou ne sont ils que des victimes d'un système ?

Mbougar 01/01/2014 12:22

Bonjour Khadim. Tu poses plusieurs questions, mais la dernière seule me semble réellement pertinente. Les trois autres sont rhétoriques, d'une certaines manières. Tous les torts sont-ils du côté des étudiants? Non, évidemment, et je le dis dans le texte: "l'Université sénégalaise souffre peut-être de plusieurs maladies, etc." Est-ce eux qui décident qui sera ou qui ne sera pas étudiants? Je ne comprends pas cette question: chaque étudiant qui entre à l'Université le décide lui-même, on ne les force pas. Leur permet-on d'avoir le niveau requis? Tous les étudiants donnent l'impression que non: à les écouter, l'Université ne donne jamais de bons cours. Je ne crois pas en cela: l'Université dispense parfois d'excellents enseignements, qui sont parfois perturbés par des grèves, ou par les étudiants eux-mêmes. Ta dernière question m'interpelle davantage: "ne sont-ils victimes que d'un système?" Tu emploies le mot "victime", avec lequel je suis en désaccord. Je pense que que les étudiants sont dans un système, dont ils subissent les maladies, mais qu'ils participent eux-mêmes, souvent, à rendre malades. Ce cercle est vicieux: c'est le propre du système d'être un lieu de réciprocités, d'interdépendances. Il est certain que les étudiants ne contrôlent pas tout, mais lorsqu'il faut manifester, j'aimerais qu'ils le fassent dans le droit, et non en entravant le savoir en marche ou les instruments du savoir. S'ils interrompent les conférences, saccagent des amphis, etc, je trouve étrange que derrière, ils accusent l'université d'incompétence. Ceci dit, je ne les accable pas: je sais que le système éducatif sénégalais est malade de bout en bout; mais j'invite les étudiants à plus de responsabilité: ils ont d'autres moyens de se faire entendre.