Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Les courages coupables

27 Décembre 2013 , Rédigé par Mbougar

Lorsqu’il y a quelques années, Souleymane Jules Diop, exilé au Canada, fustigeait à travers les colonnes d’un blog, Lignes ennemies, et les ondes d’une émission radio, Degg dëgg, le régime d’Abdoulaye Wade et, plus généralement, de nombreuses personnalités de la scène politique sénégalaise, il s’est trouvé de nombreuses gens pour saluer et exalter la noblesse de son combat et la grandeur de son courage.

Lorsque Macky Sall a affirmé il y a quelques mois, devant Obama, que le Sénégal n’était pas un pays homophobe, mais que l’homosexualité n’était pas encore prête, pour d’évidentes raisons culturelles, sociales, religieuses, à y être acceptée, et que, par conséquent, il n’était pas encore question de la dépénaliser, la plupart des observateurs, ont qualifié sa position de courageuse.

Lorsqu’il y a quelques temps encore, Bousso Dramé s’indignait contre le traitement avilissant que les services de l’ambassade de France lui ont infligé —et, au-delà, infligent à tous les sénégalais qui demandent un visa pour la France— et qu’elle avait fini, dans un superbe et fier geste, par refuser le visa, la majorité des internautes sénégalais avait célébré, admiré, sanctifié son courage.

Quoique la tentation en soit fort grande, je ne commenterai pas individuellement ces faits. Chacun s’en fera —s’en est déjà fait, à la vérité— une opinion. J’aimerais en revanche examiner une tendance plus générale qui se dégage de leur communauté: les semblables traits de caractère sous lesquels on les a dépeints : ceux du courage.

Comme Valéry, en son temps, parlait de la liberté, il me semble que ce mot, « courage », fait, en ce temps, partie des quelques uns qui ont désormais « plus de valeur que de sens ». La raison en est simple : l’époque a une telle propension à l’indignation, qu’elle en a fini par associer cette dernière au courage. S’indigner, c’est d’emblée, systématiquement, être courageux ou du moins, être perçu comme tel. Or, je ne crois pas que cela soit vrai. Il ne suffit pas de s’indigner pour être courageux et, il faut peut-être le rappeler, l’indignation n’est pas le courage. Elle ne saurait être au mieux qu’un lit pour le courage ; lit sur lequel —et là est mon problème avec la perception du courage— tant se couchent mais duquel trop peu osent se lever. J’ai parlé du Sénégal, et de faits sénégalais, dans l’introduction de ce texte. C’est que c’est mon pays, et que je le connais.

Et il y a dans ce pays une grande facilité à prêter du courage aux autres, c’est-à-dire à ceux qui dénoncent. Pourquoi pas, après tout ? Tout peuple a non seulement besoin de héros, mais a, encore, ceux qu’il mérite. Ceux du Sénégal ne seront pas difficiles à identifier : ce sont, alignés côte-à-côte, des rappeurs, des lutteurs, des marabouts, des hommes politiques, et tout un ensemble d’acteurs de la société civile dont la voix est assez audible pour porter une dénonciation. Alors ils dénoncent : la misère sociale, la supposée déliquescence des mœurs, les forfaitures politiques, le chômage, etc. Les objets de ces dénonciations sont nombreux et, souvent, ne peuvent être contestés. Qui, qui peut être pour le chômage ? Qui ose n’être pas contre la misère ?

Je trouve que les dénonciations et les indignations de la plupart des héros sénégalais sont banales. Je veux dire par là trois choses.

Premièrement, qu’elles sont les mêmes depuis des décades. C’est la preuve, peut-être, que les mêmes problèmes subsistent —et doivent par conséquent être dénoncés— ; mais c’est à mes yeux le signe, surtout, de l’essoufflement d’un mode de dénonciation qui se suffit de la seule mention des problèmes. Mais la mention a ceci de dramatique qu’elle n’est jamais qu’épisodique, ré-active, saillie de circonstances lorsque la conjoncture s’y prête, et aussitôt évanouie celle-ci dépassée. Autrement dit, toute dénonciation est stérile qui n’a pas de génie ; et par génie, j’entends la capacité à se renouveler dans sa forme comme dans son fond, et l’exigence de formuler une critique nouvelle, de parler d’un lieu nouveau.

Deuxièmement, qu’elles sont rassurantes. La force d’une dénonciation tient peut être dans ce caractère inquiétant, qui montre d’une réalité donnée un risque inconnu, insoupçonné. Or, par un paradoxe bien curieux, les dénonciations des héros sénégalais sont convenues : elles disent toutes exactement ce que la majorité de la population attend qu’elles disent. L’on me répondra que dénoncer, c’est peut-être parler d’une situation vécue, connue par tous, et insoutenable. Cela est vrai, certes. Mais il est plus vrai encore, à mon sens, qu’une dénonciation doit apporter un plus à la simple monstration d’une situation : elle doit être à son égard un acte de pure critique, qui essaie, donc, de la comprendre dans tous ses phénomènes, de l’arracher des faux-semblants des subversions faciles, de l’analyser et de livrer, peut-être, les moyens de la faire évoluer. Une dénonciation n’est pas une posture ; on ne la fait pas pour plaire, et encore moins conforter ceux qui sont victimes d’une situation dans leur statut —car ce faisant, l’on devient un révolté sans intelligence, qui ne bouscule pas la structure mentale qui emprisonne, mais se contente d’en déplorer le danger. Une dénonciation doit être la convergence de trois choses : une intelligence, une passion, une conscience. Ces trois entités, mises au service d’une cause, doivent d’abord s’évertuer à combattre la situation à la racine de son mal, quitte pour cela à tenir un discours très critique à l’endroit de ceux qui en pâtissent. Mais y a-t-il un seul héros sénégalais qui ait déjà risqué d’être impopulaire ?

Troisièmement, enfin, qu’elles sont sélectives. Une indignation est peut-être souvent sélective. L’on s’indigne la plupart du temps pour/contre des réalités qui nous touchent de près ou de loin. Mais par sélectives, j’entendais plutôt ce caractère, propre à la majorité des dénonciations sénégalaises, qui font qu’elles manquent l’essentiel, ou du moins, les choses essentielles. Loin de moi l’idée, aussi absurde que répandue, d’opposer des causes, de les hiérarchiser: au bout de ces dernières, souvent, ce sont des hommes qui souffrent ou meurent, et ces choses-là n’ont pas d’échelle, pour ma part au moins. J’observe simplement qu’il y a une forme de convergence des divers problèmes du pays vers un seul et même creuset, qui est l’origine même du Mal. En tirant la ficelle de toutes ces situations intolérables jusqu’à leur commencement, en remontant la chaîne des causes jusqu’à leur point de départ, en refusant, tout simplement, de s’émouvoir des seuls effets, de se suffire des seuls affects, pour regarder vers les vraies causes, en traquant la bêtise des mœurs jusqu’à leur matrice, l’on tombe presque inévitablement sur un problème, qui peut prendre diverses formes (traditionalisme, identité culturelle): la religion telle qu’elle est conçue et pratiquée au Sénégal, et l’immobilisme qu’elle imprime sur l’esprit même de son peuple. L’on peut ratiociner à l’infini, la question, au fond, reste la même, dans ce pays. Elle est simple : quelle part d’existence la religion laisse-t-elle à l’intelligence humaine ? Mais quel héros sénégalais osera s’attaquer à un tel problème, avec tout ce que ça implique de critique d’une structure mentale ossifiée, terrorisante, monstrueuse, sacrée, inattaquable ?

La relation de tout cela avec le courage est évidente ; elle se peut formuler en quelques mots, en guise de boutade: au Sénégal, l’on n’est souvent courageux qu’avec ce que l’on ne craint pas.

Le courage véritable n’est pas seulement de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas ; il est encore, il est surtout, d’oser penser, puis dire, simplement, sans volonté de broncher aux conséquences ni vanité de verser dans la posture, ce que les autres, par peur, jugent, croient, souhaitent impensable.

Partager cet article

Commenter cet article

khadim 31/12/2013 14:52

Peux- tu me donner, si ce n'est trop te demander, l'exemple d'un sénégalais courageux selon ta définition du courage ?

Mbougar 01/01/2014 12:31

Il sera aisé de te répondre: parmi tous les gens célèbres, qui ont une voix, je ne vois personne qui soit véritablement courageux. Je ne vois personne qui s'attaque à la religion avec toute la violence que cette question génère, personne qui s'attaque à la question de l'homosexualité, personne qui s'attaque à la bêtise d'une tradition figée dans ses coutumes barbares. Je ne dis pas qu'ils n'existent pas: je dis qu'ils ne sont pas audibles, parfois parce qu'ils ne s'attaquent pas directement au problème (ils prennent des gants) souvent parce qu'ils finissent par reculer devant la violence que leurs propos peuvent créer dans la terrorisante société sénégalaise.

Sheik Ahmadu 27/12/2013 15:36

Merci Mbougar pour ce texte. C'est intéressant, brillant et surtout pertinent. On ne manque pas de te complimenter. Cela s'impose...
Sinon, pour revenir à ton texte, j'ai la forte conviction que les vrais héros sénégalais ne seront pas des quidams pris séparément, mais toute une génération qui s'efforcera de penser les choses, de façon commune. Des voix qui se rejoignent pour être une. Et qui bousculeront les limites de la frontière "pensable-impensable", donc du courage... Je veux bien t'y compter !

Bien des choses.

Mbougar 01/01/2014 12:26

Je suis absolument d'accord avec toi, l'ami. Il y a toute une réflexion sur la "génération" à mener. Il faudrait une sorte de fédération. Je crois, de fait, et malgré tout, en faire partie, en essayant à mon échelle d'inciter les autres à revoir les choses.

Au plaisir.