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Contradictions (IV)

28 Décembre 2013 , Rédigé par Mbougar

Comme tous les sénégalais nés à la fin des années 80 ou au début des années 90, Regards m’a profondément emmerdé dans ma jeunesse.

Regards, c’était cette émission qui, dans l’immonde hiérarchie des programmes de l’Ennui que proposait alors la RTS, était située, pour le jeune garçon que j’étais, à peine en-dessous de l’imbattable et austère Tontu bataaxal.

Regards, c’était cette sorte d’émission à la ligne éditoriale protéiforme, à la fois culturelle, scientifique, littéraire, qui tenait de la discussion et de l’interview, de la vulgarisation scientifique et du face-à-face critique, enfin, d’On n’est pas couché et d’Apostrophes.

Regards, c’était, avec TGP, le symbole du moment où, réalisant avec effroi qu’il n’y aurait pas de film d’action, il fallait aller se coucher.

Mais Regards, surtout, c’était Sada Kane. Sada Kane et son air toujours un peu étonné —comme Pivot. Sada Kane et son rictus éternel. Sada Kane et ses cravates. Sada Kane et son regard bienveillant en toutes circonstances, et son verbe un peu traînant, et son amour des livres.

Depuis que j’ai compris ce que Sada Kane faisait, avec Regards d’abord, puis, plus tard, avec Empreintes, Impressions (le substantif mis au pluriel sans déterminant fait toujours intelligent, en guise de titre d’émission culturelle) et L’Entretien, je nourris pour cet homme, respectable sous bien des rapports, des sentiments partagés.

D’une part, en effet, aussi étonnant que cela puisse paraître, je suis très critique à son encontre. Je le trouve en effet quelque peu tiède, sans réelle énergie dans son évocation des livres, assez convenu dans ses lectures et ses questions. Il m’a toujours semblé, devant les livres, un peu timide, ne les investissant pas, ne se les appropriant pas, ne les fouillant pas à l’excès. Il me paraît toujours, par pudeur sans doute, rester à la lisière des œuvres, à leur bordure, d’où, toujours conciliant, il ne tranche véritablement jamais, préférant laisser les auteurs s’exprimer sans réellement les pousser dans leurs derniers retranchements. Parfois, alors qu’ils parlent, évoquant tantôt avec labeur, tantôt avec une ridicule fatuité leur travail, il les interrompt et leur pose l’une de ses questions favorites : « On a l’impression en lisant que c’est autobiographique. C’est vrai ? ». J’ai toujours trouvé cette question agaçante, parlant d’un roman. La réponse est évidemment : oui et non. L’on met toujours de soi dans un roman, mais sous le mode du mensonge. Essaye de démêler tout cela qui pourra. Mais Sada Kane aime cette question, c’est son dada. Je lui en veux un peu pour cela aussi, tout en sachant pourquoi il le fait, peut-être : il est dans un pays où il importe de savoir si les choses sont vraies ou fausses, inspirées d’événements vécus ou inventés. Il est en somme dans un pays où la biographie de l’auteur intéresse au premier chef. Sada Kane sacrifie à cette exigence rituelle, puis se tait, écoute, sourit. Les plus exécrables plumitifs, sur son plateau, sous son regard bienveillant, au gré de ses commentaires souvent élogieux, ont l’air de génies.

Mais d’autre part, aussitôt mes réticences commencent-elles à dominer qu’elles sont contrebalancées par une irrépressible tendresse pour cet homme. Et alors j’ai honte de lui en avoir voulu. Je lui en demande trop. Après tout, Sada Kane n’est pas un critique littéraire mais un journaliste culturel ; et de ce point de vue, il fait un admirable et indispensable travail, qu’il faut saluer. Il est le seul, depuis vingt ans, qui tente, tant bien que mal, de faire la promotion de la culture en général, de la Littérature en particulier, au sein d’un pays qui, dans sa grande majorité, se fout royalement de ces choses qui ne nourrissent pas et ne font pas rire. Il est le seul qui, au milieu des programmes-vedettes que sont les émissions de lutte, de danse, de talk-show, de musique, au milieu des téléfilms aux audiences monstrueuses, essaie encore de démontrer que la culture est nécessaire à tout pays, surtout ceux qui croient qu’elle est vaine. Sada Kane est, dans son amour et sa promotion de la culture et de ses objets, un lointain héritier de Senghor : cela seul suffit à l’absoudre de tout. Et alors, je le regarde avec plus de clémence ; mieux, avec sympathie et respect. C’est un journaliste. Il parle de sa passion sans froisser. Invite des auteurs confirmés, célèbres, inconnus, débutants, bons, médiocres. Leur donne la parole. Les écoute. Leur donne une audience. Privilège rare dans un pays qui se fiche majoritairement de ses écrivains —s’il les connaît. Initiative louable dans ce Sénégal-ci. Celui de Bantamba, de Di namaa neex, de Dakar ne dort/ne bosse pas. Sada Kane a la discrétion des grands journalistes, la patience des grands maïeuticiens : il écoute les invités, les accouche par ses brèves interventions, les laisse, seuls, démontrer leur talent ou sombrer dans leur vanité. Il sait que la télévision est un excellent miroir d’intelligence mais aussi un redoutable instrument d’ironie. Mais surtout, cela se voit, il a la passion de la lecture et de la discussion. Dans son air un peu étonné, il faut voir l’émerveillement perpétuel devant les mystères de la Littérature. C’est l’émerveillement au sens d’étonnement philosophique, le dia to thaumazein grec, qui a été, selon Aristote, le début de cette discipline.

Au fond, je tiens Sada Kane pour une sorte de gâchis —de paradoxal gâchis—, d’où ce sentiment partagé : il aurait pu être le grand journaliste culturel du pays, sorte de Bernard Pivot sénégalais qui aurait pu donner à la vie littéraire du pays (et de la sous-région) un souffle, et à ses émissions, le caractère des rendez-vous incontournables ; mais il est trop humble pour cela : il fait ce qu’il peut dans un pays où rien n’est simple dans son domaine, armé de sa passion et de sa curiosité, avec cette humilité et ce sens du service de la Littérature qui le rendent infiniment respectable et l’élèvent au-dessus de bien des prétendus journalistes. J’ai l’impression qu’il fait moins qu’il ne peut ou n’aurait pu. Mais ce moins est déjà beaucoup. Sada Kane ne se presse pas, il va à son rythme, il se hâte lentement.

Chi va piano…

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