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Carnets littéraires (9)

15 Décembre 2013 , Rédigé par Mbougar

Je suis toujours assez embarrassé lorsque l’on me demande ce que je fais.

Je n’ose, peut-être par une imbécile pudeur, répondre « je suis chercheur » car, à l’évidence, je n’en suis pas (encore) un ; et de la même manière, je juge absurde de me présenter comme « étudiant en recherche », car j’estime que la recherche est une expérience dont aucun enseignement ne saurait rendre la vérité. Mais enfin, j’arrive toujours, car il faut néanmoins répondre à l’Autre, à dire quelque chose, un truc qui me semble à peu près correspondre à ce que je fais : je dis souvent que « je suis engagé dans la recherche.» Cette réponse commode, toutefois, ne m’assure qu’un provisoire salut, car à peine l’ai-je proposée que déjà l’interlocuteur enchaîne :

—Ah, et tu es chercheur en quoi ?

—En Littérature, fais-je alors le plus souvent, pour n’avoir pas à expliquer le détail de mon Master de recherche, qui est également le champ véritable de mon travail : les Arts et les Langages.

—Ah, reprend alors l’interlocuteur, c’est intéressant.

A ce moment du dialogue, quelques secondes s’écoulent généralement, au cours desquelles l’interlocuteur me regarde curieusement —comme, précisément, l’on regarderait une curiosité, avec un mélange de fascination, de pitié, d’incompréhension, peut-être d’admiration, sans doute de mépris— alors que de mon côté, je redoute que la question, qui a déjà dû germer dans son esprit, ne s’échappe de ses lèvres. Mais elle s’échappe toujours, méchante, terrible, tyrannique, implacable.

Et que cherches-tu en littérature ?

Aphasie de ma part. Petit rire gêné. Babil. Baragouinage. Je dis quelque chose, développe vaguement, laborieusement, le sujet de ma recherche.

—Ah (l’Autre commence toujours par dire « Ah »), c’est vraiment génial, comme recherche.

Il s’interrompt alors quelques instants, pour ménager l’effet de la blague qu’il va sortir.

—Ah, eh bien, bon courage pour ta recherche ; j’espère que tu trouveras, (m’) achève-t-il dans un rire gras.

Puis Il part, me laissant seul et effondré.

*

J’éprouve toujours de la culpabilité, et doublement, lorsque j’entretiens un tiers (comprendre : quelqu’un qui est étranger au milieu de la recherche en Arts et Langages —Littérature, Histoire des Arts, Linguistique, Esthétique— ) de mes études.

Le premier sentiment de culpabilité, qui se dissipe assez vite, naît de ce que l’Autre associe systématiquement la recherche à un résultat ; c’est bien là le sens de sa blague. Il s’attend non seulement à ce que je trouve —attente tout à fait légitime, du reste— mais encore à ce que ma trouvaille soit utile. Je veux dire : utile au monde, comme on dit, utile à l’espèce humaine. Etant tout à fait conscient de cet infra-discours qui soutient tacitement sa blague, je ne puis m’empêcher, dès lors, de me sentir coupable, car évidemment, les choses sont plus complexes qu’elles n’y paraissent. Je sais que la recherche ne me mène pas systématiquement à une trouvaille, ou pour mieux dire, à une découverte. Du moins, elle ne mène jamais à une découverte au sens où l’on entend généralement ce terme : quelque chose qui bouleversera la face du monde. Je dirai même qu’il est inscrit dans la fatalité que la recherche en Arts et Langages doive toujours décevoir : ce qu’elle révèle est, d’une certaine manière, toujours en deçà de ses espoirs et de ses attentes. J’ajouterai que la recherche est une éternelle dynamique : elle ne s’arrête jamais, ouvre toujours des espaces nouveaux et, par cette expérience même de l’ouverture des possibles multiples —voire infinis— refuse toujours l’idée d’une fin. L’on ne trouve jamais vraiment, et l’on meurt en cherchant. C’est là toute la beauté de la recherche : au soir d’une vie de chercheur, en se retournant sur ce que l’on a fait, l’on se rend compte qu’il y a eu du chemin parcouru, des choses creusées, du plaisir, mais l’on se rend davantage compte qu’il y aura toujours du chemin à faire. Mais celui-là n’est plus le nôtre. Chacun son lot. Chacun son expérience. Chacun son aventure. Lorsque l’on sait cela, la blague de l’Autre ne nous fait sentir coupable que quelques instants, et alors qu’Il s’éloigne, l’on se relève lentement de l’effondrement, et l’on pense : « je ne trouverai jamais vraiment, mais je serai toujours sur la voie de le faire, j’y serai toujours presque… »

Mais il y a un second sentiment de culpabilité, plus tenace, celui-là. C’est celui qui vient du souvenir de cette innocente (en apparence) question de l’Autre : « et que cherches-tu, en Littérature ? ». Je ne puis m’empêcher, en l’analysant, de me sentir coupable pour la simple raison que je songe aux autres chercheurs. Le chercheur en médecine, en bactériologie, en pharmaceutique, en biologie, à côté, est peut-être sur le point de découvrir le vaccin, le sérum, le médicament qui changera, sauvera la vie de milliers de gens. Le chercheur en Histoire, à côté, est peut-être en train d’éclairer une période inconnue de l’Histoire des hommes. Le chercheur en Anthropologie et/ou en Ethnologie révèle des choses essentielles sur le mode de vie de peuples mal connus, renseigne sur la façon dont des gens, confrontés à des situations singulières, arrivent à survivre. Le chercheur en sociologie analyse des logiques et des tendances sociales et sociétales, produit un discours sur ce qui nous arrive, sur ce qui change, sur ce qui reste, sur comment cela change et reste, etc. En somme, les autres chercheurs semblent chercher des choses assez concrètes.

Mais la Littérature ?

Dans ce « et que cherches-tu en Littérature ? », je sens, en creux, deux réticences, du moins, deux interrogations : celle relative à l’abstraction et celle relative à l’inutilité. La Littérature est perçue comme abstraite et, presque par conséquent, inutile. Elle n’est, aux yeux de l’Autre, qu’un divertissement, tout au plus. Et jamais Il ne s’imagine qu’elle puisse receler une complexité qui méritât une recherche. Toutes les questions autour de la valeur littéraire, du langage, de la langue, de l’écriture, de l’histoire littéraire, du comparatisme, du style, du sens, de la forme, de l’intention, de la lecture, et caetera, qui sont au cœur même de la recherche en Littérature, semblent généralement dérisoires, alambiquées, insensées, absurdes. Ca ne nourrit pas. C’est vrai.

Je ne me lancerai pas ici dans un plaidoyer en faveur de la Littérature et de la recherche théorique qui l’accompagne. D’excellents livres ont été commis sur le sujet ; et, d’ailleurs, la Littérature se défend toute seule, et fort bien. Je vais plutôt essayer de donner une idée de ce que cela peut être, que de faire de la recherche en Littérature. Je vais tenter, à travers un exemple, de dire ce que l’on peut chercher en Littérature.

*

J’avais il y a quelques jours, dans le cadre d’un séminaire de Littérature à l’EHESS, à lire un texte d’Henri Michaux, intitulé Bras cassé. Il s’agit d’un court texte, mais lumineux d’intelligence, dans lequel Michaux relate son expérience d’une fracture : à la suite d’une chute, il s’est cassé le bras droit, celui-là même avec lequel il écrit. Le texte esquissait une réflexion sur la chute, la douleur, l’immobilité, l’équilibre, le déséquilibre, la variété et l’infinie complexité des sensations ; le corps mutilé —provisoirement— devenait ainsi le terrain d’une expérience physique, mentale, morale ; et, étonné, Michaux faisait la découverte de son « Etre gauche », cette partie de lui « sans style, sans animation, sans formation (…) inculte ». Cet « Etre gauche » (il faut évidemment entendre « gauche » dans tous les sens) devenait pour ainsi dire le lieu d’une intelligence, ouvrait pour Michaux la possibilité d’une individuation, c’est-à-dire d’une tentative d’exprimer tous les états et toutes les sensations de l’Etre, en en investissant toutes les formes, avec patience et attention. La fracture, en somme, était un champ poétique : refusant de se taire « face à ce qui se dérobe » au langage, Michaux tentait de dire la fracture. Mission, peut-être, de la poésie : dire ce qui semble indicible.

En refermant ce texte, alors que je méditais, ébloui, sur ce qu’il m’avait offert, je songeai soudain à un autre poète : Blaise Cendrars, que je connaissais un peu. Lui, aussi, avait éprouvé l’expérience de la mutilation : en 1915, engagé dans la Légion pendant la Première Guerre mondiale, il avait perdu un bras —son bras droit. Il avait alors raconté cette expérience et, plus généralement, celle de la guerre, dans une suite de livres autobiographiques à partir de 1943 : L’Homme foudroyé, Bourlinguer, La Main coupée, Le Lotissement du ciel. Michaux s’était fracturé le bras ; Cendrars avait perdu une main. Michaux avait écrit Bras cassé ; Cendrars, La Main coupée. Michaux a écrit quelques semaines après sa fracture ; Cendrars a attendu plus de 25 ans avant d’écrire.

Dès lors, foule de question : que dit vraiment Cendrars sur l’expérience de la mutilation —définitive, ici— et de la perte ? Pourquoi a-t-il attendu si longtemps avant de parler de tout cela ? Quelle est la raison de cette différence dans le rapport au temps, dans l’expérience de la mutilation, chez les deux poètes ? Rouvrant Bras cassé, je remarquai, au début du texte, que Michaux écrivait que face à l’expérience de la perte, beaucoup préféraient se taire, par « pudeur » ou « point d’honneur ». Etait-ce là une allusion directe à Cendrars ?

Michaux a-t-il lu Cendrars, au point de voir en lui un alter ego dans l’expérience de la perte ?

La voilà, la recherche. Cette question, anodine est devenue une obsession. Qu’il l’aie lu ou non, quelle différence cela fait, me dirait alors l’Autre ? Qu’est-ce que cela peut nous faire ? Quelle importance ?

Aucune, à ses yeux. Une immense, aux miens. Fouiller dans le texte de Michaux, voire dans son œuvre, faire de même avec celle de Cendrars, essayer de voir dans celui-ci des traces que je pourrais retrouver, sous une forme autre, dans celui-là, déchiffrer des allusions, passer des semaines sur l’usage d’un même terme chez les deux, découvrir une dimension jusque là ignorée, confronter les deux discours sur la blessure, la douleur : voilà mon bonheur. Voilà pourquoi j’aime la Littérature. Evidemment, ce n’est pas cela qui me ferait manger. Mais ça me tiendrait en haleine. Ca me hanterait. Ce serait, au sens propre, mon démon. Et pendant des mois alors, ce travail de fourmi m’occuperait, avec ses espoirs, ses fausses intuitions et ses petits bonheurs. Et je serais plus heureux alors que bien de tranquilles gens.

Je n’ai évidemment pas le temps de faire tout ça. J’ai déjà mon sujet propre. Mais voilà, par exemple, ce que l’on pourrait chercher en Littérature.

Ca semble absurde. C’est que cela se nomme passion.

—Ah ! répondrait alors, au terme de ma saillie passionnée, l’Autre, le regard empreint d’une curieuse lueur…

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LJS_009 08/01/2014 10:43

Bien dit chercheur en herbe ou du moins l'étudiant engagé dans la recherche. C'est un sentiment normal car comme vous le saviez si bien, les études en lettres apparaissent de plus en plus débile pour ceux que vous nommez '' Les Autres "
Vous ferez, si vous ne l'êtes déjà, un digne avocat de la communauté littéraire .
Bon courage l'ancien :)