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Avez-vous une soirée pour Michel Crépu?

20 Novembre 2013 , Rédigé par Mbougar

Il est toujours très étrange d’incarner une voix, ou si l’on préfère, de mettre un visage, un corps, sur une voix et une pensée que l’on n’a jamais fréquentées que de loin. L’on est souvent déçu, ou au moins surpris : l’on s’attend à autre chose, on imagine, tel visage, tel sourire, telle chevelure, telle allure. L’on cède, en somme, à la fantaisie, qui est parfois plus puissante et riche que le réel. Par ailleurs, j’ai toujours pensé qu’il était tout aussi étrange, voire risqué et dangereux, de rencontrer et de discuter avec des esprits que, dans le secret de la solitude, l’on estime et même admire. L’on est, là également, souvent déçu, et on finit par se dire : « ce n’est que ça ». On se souvient de Rimbaud, traitant Théodore de Banville —qui ça ? —, qu’il admirait (au point de lui avoir envoyé ses premiers textes poétiques) de con, après l’avoir rencontré. La déception est la fatale rançon de l’admiration fantasmée.

Ce fut pourtant tout le contraire, avec Michel Crépu. Le « vénérable », comme dirait Jérôme Garcin en l’annonçant au début du Masque. Non, je n’ai pas été surpris. Ce visage étonnamment jeune malgré l’âge, ces yeux clairs et éclatants de malice, se rétrécissant en deux petites lignes surplombées par un grand front à chaque sourire, cette forme de vive intelligence chevillée à son corps même, s’exprimant tantôt par la profonde gravité d’une pudique retenue, tantôt à travers des saillies féroces, ironiques, humoristiques mais toujours érudites, et tout ça —tout, absolument tout, est dans ce « tout ça », l’incommunicable part de mystère de la sympathie pour un homme — : oui, c’était Michel Crépu, et je l’imaginais ainsi. Il faudrait ne pas l’avoir écouté, ne pas l’avoir surtout lu dans ses éditos à la Revue des Deux Mondes pour avoir pu l’imaginer en austère personnage aux traits figés dans la sévérité. « De toute la bande du Masque, lui glissai-je tandis que nous étions côte à côte dans le train qui nous ramenait vers Paris, vous êtes sans doute le plus drôle », au sens très noble de la finesse du trait d’esprit, mâtiné d’ironie, voire d’une méchanceté toute flaubertienne. Pour toute réponse, il éclata d’un petit rire, et entre deux plissements de ses yeux, fit : « O.K. »

Non, je n’ai été ni surpris et encore moins déçu par le propos de l’homme. Hier, à l’occasion d’une rencontre initiée par un de mes professeurs de Lettres de Khâgne à Compiègne, Mr Reynald-André Chalard —grâces et chaleureuses félicitations lui en soient accordées, ainsi que remerciements— autour des rapports entre Culture, Humanisme et Numérique, Michel Crépu était donc là, pour nous en entretenir. L’on eût pu s’attendre à un exposé, c’est-à-dire à une forme de cours, où sa parole, taillée dans le marbre de la vérité et/ou de l’expertise, choirait du promontoire de sa chaire pour nourrir (et écraser, peut-être) les esprits de l’assistance. Il n’en fut rien. Michel Crépu, tout au long de l’échange (car c’est bien d’un échange qu’il s’est agi) n’a jamais semblé certain de ce qu’il disait ; non pas que son propos fût confus : bien au contraire, c’est précisément au cœur de son opinion, qu’il a exposée et défendue avec une intelligence et un souci de la justesse toutes admirables, que se nichait cet aveu d’incertitude : « je suis pris dans une contradiction, je le sais ». C’est aussi cette humilité-là que j’ai aimée. Ce côté lecteur de Montaigne. Cette façon d’illustrer toujours la « docte ignorance », qui est, depuis Socrate, la condition d’un savoir éclairé.

Sa contradiction sur la question du numérique et de l’humanisme ? Elle est celle d’un homme qui admet voir dans le numérique un progrès « techniquement prodigieux » mais « impossible à vivre ». La formule est belle. Elle souligne le seul enjeu de ce débat : l’inquiétude. Car à l’évidence, Michel Crépu n’est pas contre le numérique —qui peut encore l’être sans se couvrir de ridicule ? Simplement, comme tous ceux qui lisent vraiment, et qui savent ce que la lecture demande de singularité, de « solitude », au sens pascalien, comme il l’a rappelé, il se soucie de l’homme, de son devenir au cœur de quelque chose qu’il a créé et qui le dépasse peut-être. Il pose la question de l’Homme au milieu des connexions, des tablettes, des bibliothèques téléchargeables, des écrans, des musées numériques. Et il la pose non seulement en demandant ce qu’il devient au milieu de tout cela, mais surtout, en interrogeant la notion, aristotélicienne, de mesure. Le numérique ignore peut-être l’idée de mesure, n’a pas d’échelle de mesure : il est le lieu d’une incessante multiplication de connexions, de flux qui, dans leur vertige, éloignent l’homme de la pensée de sa finitude. Le numérique, et c’est en cela qu’il est barbare —au sens de désarticulé, comme la langue des « barbaros », ceux que les Grecs anciens considéraient comme des étrangers— selon Michel Crépu, n’a pas de forme : il offre à l’homme l’illusion d’un possible infini. C’est là qu’est précisément le danger : en abandonnant son expérience de l’infini (par la méditation, la pensée de la mort, de Dieu, du Mal, etc.) au profit de l’infini numérique, l’homme en arrive à oublier sa propre finitude, puisqu’il ne la pense plus.

En somme, le principal danger du numérique —danger que seules la responsabilité et la conscience individuelles peuvent limiter— réside dans cette tragédie : qu’il éloigne peu à peu l’homme de cette part métaphysique qui lui est non seulement consubstantielle, mais encore, qui lui est nécessaire. La dimension métaphysique, la pensée de ce qui est essentiel et paradoxalement impensable, ne doit pas disparaître ; et au vertige de la navigation, il faut toujours préférer le vertige de la pensée et de la méditation. Voilà, en substance, le propos de Michel Crépu. Il ne l’a pas asséné, il l’a exposé, en acceptant ses limites et ses zones d’ombre, mais en essayant toujours de rappeler que son inquiétude était fondamentale, au sens où elle avait trait à un fondement de l’humanité. Ni mes provocations ni mon zèle n’auront réussi à l’ébranler. Il en a ri, comme toujours. Peut-être avait-il compris qu’au fond, j’étais d’accord avec lui sur presque tout.

Revenant de Compiègne, nous discutâmes de sujets et d’autres ; sa simplicité, sa courtoisie, son élégance, son ouverture et, à la fois, cette retenue qui confine au secret, me frappèrent une nouvelle fois. Roland Barthes ? « Il a beaucoup compté pour moi ; peut-être un peu moins maintenant, mais c’était quelqu’un… ». La lecture de ces dizaines d’ouvrages par mois ? « Il n’y a aucun secret, je lis naturellement… » Le Goncourt ? « J’aurais préféré Arden, de Verger. » L’équipe de France de foot ? « Je suis assez pessimiste, je ne crois pas qu’on s’en sorte. » Moi j’y croyais. Pour une fois au cours de cette après-midi, Michel Crépu n’a pas vu juste. Mais qu’importe. Il en rirait sans doute encore, ses yeux se plissant…

Hier, parlant du poète Keats, il citait une phrase que la femme du poète, Fanny Brown, aurait dite à une de ses connaissances, qu’elle essayait d’entraîner à la lecture de Keats : « avez-vous une soirée pour Keats ? » Il trouvait ces mots magnifiques, parce qu’ils disaient exactement ce qu’était pour lui l’expérience de la lecture : le fait de se donner du temps, de passer du temps, de converser, pendant longtemps, avec un auteur.

En organisant la rencontre d’hier, mon professeur et ami Reynald-André Chalard nous posait aussi cette question : « avez-vous une soirée pour Michel Crépu ? »

J’ai, d’une certaine manière, eu la mienne.

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