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Humanisme et "hypermodernité"*

23 Octobre 2013 , Rédigé par Mbougar

*Contribution à une discussion sur les relations entre le numérique, la culture, l’Humanisme.

J’aimerais d’abord m’attarder sur ce terme, « humanisme », l’un des plus galvaudés, peut-être, de ce temps. On le prête à tout et à tous, l’on en use pour tout, on le surinvestit, on le sur-utilise : tout est un humanisme et chacun, au bout de sa bonne action quotidienne, se réclame humaniste. Qu’à cela ne tienne ! Hélas, cette dégradation de la valeur du mot par la multiplication de ses usages serait moins inquiétante si elle n’aboutissait, in fine, à un oubli progressif de son sens originel, véritable. Qu’est-ce, en son essence, que l’humanisme ? Je répondrais : un certain rapport au Savoir, à la Culture et à l’Esprit ; un rapport construit autour de l’humilitas et de la libido sciendi : de l’humilité devant l’immensité du savoir et d’amour —presque charnel— de ce même savoir. Etre humaniste, c’est tenir le Savoir à la fois pour une fin et pour un moyen : une fin, en effet, dans la mesure où l’on considère que c’est par le Savoir que l’homme se perfectionne dans sa relation au monde (par la découverte), aux autres (par la conversation et le dialogue) et à lui-même (par la méditation, l’otium); et moyen, puisque le Savoir doit toujours être utilisé en vue d’étendre…le Savoir. Etre humaniste c’est, enfin, se souvenir que c’est par l’exercice permanent de son esprit, le goût de l’effort pour connaître, l’amour des livres, l’éloge de la connaissance et du dialogue, que l’homme se grandit et constitue, dans cette sorte de théâtre que constitue l’univers, « le spectacle le plus digne d’admiration et d’émerveillement », pour reprendre la belle formule de l’humaniste Pic de la Mirandole.

L’humaniste, en somme, paraît être tout ce que l’individu « hypermoderne » (Lipovetsky), n’est pas, qui semble avoir sinon abandonné la culture du savoir à un funeste sort, du moins, pris ses distances avec elle. C’est en vérité moins d’un abandon du savoir que d’une redéfinition du rapport à lui qu’il s’agit: l’individu hypermoderne accède à celui-ci plus rapidement et avec moins d’efforts, il l’a au bout du clic : il a Internet. Nous y voilà donc, Internet. Je n’en finirai pas si je devais faire la liste de tous les griefs qu’Internet porte à l’esprit humaniste : l’on s’accordera à dire qu’ils sont fort nombreux. Le pire d’entre eux, à mon sens, est celui-ci : ce qu’Internet fait gagner en vitesse dans l’accès à la connaissance, il le fait perdre en qualité dans l’intelligence de la connaissance. En d’autres termes, Internet permet de s’informer mais point de connaître ; de trouver mais jamais de critiquer (c’est-à-dire, littéralement, de mettre en crise) ce que l’on trouve ; d’apprendre vite mais de comprendre mal. Je ne suis cependant pas de ceux qui croient que les deux esprits, celui d’Internet et celui de l’humanisme, soient incompatibles. Je pense en effet qu’il est encore possible d’être humaniste aujourd’hui. L’inverse serait d’ailleurs un comble : cela signifierait que l’esprit humaniste n’aura su dialoguer. Impensable. Alors dialoguons.

Evacuons rapidement l’argument, un peu absurde, qui ferait du Progrès l’ennemi de la connaissance, et de l’évolution technique, la Némésis de la culture. L’on sait depuis Auguste Comte au moins que le déploiement naturel et inexorable de l’Esprit humain tendait vers un progrès scientifique et technique. La seule question, en vérité, qu’il faut se poser est la suivante : comment, sans perdre le goût de la culture, composer avec ce qui améliore tant notre condition, que la culture finit, soit par paraître superflue voire inutile, soit par perdre sa densité ?

Une seule réponse me semble possible : c’est l’intelligence. Je veux dire par là qu’Internet n’est pas un dieu qu’il faudrait vénérer aveuglément : c’est un outil, et un outil formidable, à condition d’être bien utilisé. Je vais répéter ce que d’autres ont dit et redit : Internet n’est ni bien ni mauvais en soi : il est simplement ce que l’on en fait. Et c’est en ce point que l’intelligence doit être convoquée ; et par intelligence, j’entends la capacité à trouver la juste mesure, l’équilibre, la médiêtè dont parlait Aristote, entre l’information que l’on glane et le travail critique qui doit s’en suivre, fait de lectures complémentaires, de méditations personnelles, de confrontations avec d’autres œuvres. La valeur d’un savoir n’apparaît véritablement que passée au prisme de l’intelligence et de l’esprit de l’Homme, pensée par eux, pétrie par eux, ré-fléchie par eux. Croire en l’Homme et en la formidable capacité de sa plus belle faculté : c’est aussi cela, être humaniste.

Le drame de ce temps est peut-être qu’il n’a plus confiance en l’esprit. La dictature de la « chose concrète », la suspicion dont est frappée la culture, l’impatience essentielle devant l’acquisition du Savoir (impatience qui a pour malheureuse conséquence la vitesse avec laquelle l’on se jette devant l’écran de l’ordinateur dès qu’une question se pose à nous) sont autant de symptômes d’un désaveu à peine voilé de l’esprit et de sa puissance théorique. « Oser penser par soi-même », selon l’injonction kantienne, est devenu aujourd’hui risqué : non parce que c’est une démarche caduque, mais parce qu’Internet, prétendument, penserait mieux. Là gît le Mal : par un curieux et proprement inquiétant retournement, la créature a réussi à persuader le créateur de son ignorance et de son incapacité.

Cela me fait dire que toutes les crises qui frappent ce temps —crise des identités, crise de la culture, crise des valeurs, etc.— n’ont pour origine qu’une crise essentielle : la crise de l’Homme. J’ignore quelles en sont les causes profondes.

Michel Foucault, notre maître à tous, prédisait en 1966, dans Les Mots et les Choses « la fin prochaine de l’Homme », « invention dont l’archéologie de notre pensée montre aisément la date récente » et dont le visage était près de s’effacer, « comme à la limite de la mer un visage de sable ». Il ne parlait naturellement pas d’une extinction de l’espèce humaine, mais du recul de l’Homme en tant que sujet principal du savoir. Il se peut qu’il ait eu raison, et que pendant près de quarante années, la question de l’Homme se soit posée avec moins d’acuité. Mais en ce début de millénaire, je ne suis pas certain qu’une autre question méritât plus profonde réflexion. L’Homme est de retour. Mais dans un état préoccupant.

Il faut, en ce temps, un Humanisme nouveau, fondé sur les valeurs de l’ancien, auxquelles on adjoindrait les exigences de la modernité.

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