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Eloge d'un numéro 21

29 Octobre 2013 , Rédigé par Mbougar

Je ne suis superstitieux qu’au football. Il n’y a que là, sur un terrain, que je crois en la symbolique des chiffres, des numéros sur les maillots. Selon mon humeur et les caractéristiques de mes coéquipiers, les numéros que j’ai portés au cours de ma carrière ont varié : le 10 lorsque, du haut de ma prétention, je sentais que je devais être le leader technique de l’équipe, la faire jouer et parce que meneur de jeu a été mon premier poste ; le 8 lorsque, d’une position plus basse, j’avais à relancer proprement et à assurer le relais, à être un box-to-box —(le poste auquel j’ai le plus joué, et qui me convient finalement le mieux, je crois); le 15, lorsqu’il fallait que je mue en milieu défensif classique, tacleur impeccable, rude sur l’homme, relanceur ; le 5, les rares fois que j’ai évolué en défense centrale et/ou en hommage, évidemment, à Zidane ou Redondo (en Argentine) ; le 4 (une seule fois), parce que j’étais Kanu ; le 14, lorsque que je me prenais pour Guti, et que je jouais des matchs entiers presque avec mon seul pied gauche ; et, pour finir, le 11 les quelques fois que j’ai joué en attaque. Cela ne veut rien dire, et est sans doute idiot (car aucun poste ou style de jeu n’est systématiquement lié à un numéro), mais n’est-ce pas là, précisément, la caractéristique d’une superstition ?

Si j’avais été footballeur professionnel, cependant, j’aurais abandonné tous ces numéros, somme toute classiques et trop voyants pour certains d’entre eux, et aurais demandé à ce que mon maillot soit floqué du numéro 21.

Parce que, de façon toujours aussi superstitieuse, je l’associe à la sobriété et à l’élégance. Parce que Zidane l’a porté à la Juve. Parce que Pirlo l’a presque toujours porté (Milan, Italie, Juve). Parce que Valeron l’a toujours porté à la Corogne et en Espagne. Et aussi parce que Solari l’a porté au Real.

Mais qui se souvient encore de Solari ? Qui se souvient encore de ce brun aux cheveux mi- longs et raides, à l’allure faussement nonchalante? Qui se souvient de cet élégant argentin, au physique si différent de celui des nains actuels de l’attaque albiceleste ? Qui se rappelle de ce joueur atypique, dont on ne savait vraiment s’il était milieu excentré gauche, ailier, milieu défensif, offensif, ou tout cela à la fois ? Peu de monde. Et pourtant…

Et pourtant c’était Guti sans le caractère impossible, sans l’éclat intermittent d’un réel génie: la même caresse d’un pied gauche, la même élégance d’une conduite de balle —buste redressé, le même amour de la passe juste. Et pourtant c’était Raùl sans l’exceptionnel sens du but : le même engagement de tous les instants, le même sens du sacrifice pour le collectif, la même intelligence dans le déplacement entre les lignes.

Dans la pléiade de talents qu’était le Real Madrid Galactique, il y avait deux points d’équilibre. Le premier, c’était incontestablement Makélélé, dont l’expérience, l’endurance, la science défensive au centre du pré étaient d’inestimables gages de sûreté, qui permettaient aux artistes de devant d’exprimer la pleine mesure de leur génie en se souciant moins du travail de repli. Le second, que l’on souligne moins, c’était Solari –ou McManaman-, qui incarnait une forme de sobriété dans le foisonnement des traits de génie offensifs. Son jeu simple et direct, la rigueur de sa défense sur les ailiers adverses, sa capacité à se projeter et à se déplacer dans les trente derniers mètres adverses et à venir en soutien, en faisaient l’idéal complément de Figo, Raùl, Morientes ou Zidane.

La finale de la Ligue des Champions 2002, la dernière remportée par Madrid contre Leverkusen, a été le théâtre d’inoubliables moments : cette grande touche de Carlos, improbable passe décisive pour Raùl, l’éclosion du talent du jeune Casillas, le fameux « Jesus loves you» qu’exhibe Lucio après son but, et, bien sûr, la majestueuse volée de Zidane. Ce que l’on remarque moins, c’est l’exceptionnel match de Solari ce soir-là, à Glasgow. Placé milieu gauche dans la composition d’équipe (en 4-4-2), Solari a joué deux rôles majeurs pendant ce match : bloquer les montées des latéraux adverses (Sebescen notamment) et palier aux montées incessantes de Carlos d’une part, et, surtout, repiquer vers le milieu du terrain lorsque Zidane, placé au départ aux côtés de Makélélé mais naturellement attiré par la gauche, s’exilerait sur le côté ou monterait soutenir Raùl et Morientes.

Je continue à penser que Solari a été l’élément qui a enrayé la belle organisation allemande, dont Ballack était le cerveau et Carsten Ramelöw l’âme, Yildiray Bastürk le détonateur. Le dispositif allemand, groupé et solidaire, avait, presque tout au long du match, relativement bien défendu contre le sens du dribble de Figo à droite, la vista de Zidane et la vitesse de Carlos à gauche, la malice et la complémentarité du duo Morientes/Raùl en attaque.

Mais que faire contre Solari ? Que faire contre cette sorte d’insaisissable fantôme qui attaque, défend, vient en soutien, se replie, court partout, récupère, relance, provoque ? Le Bayer avait un « plan-anti » contre la plupart des stars madrilènes. Il oublia Solari. Et c’est Solari qui lui fit mal.

Du but de Zidane, l’on ne retient généralement que le geste qui le conclut, exceptionnel mélange de puissance, d’équilibre, de précision. Mais l’action qui mena à ce but mérite analyse. Carlos est une nouvelle fois à la passe. Son débordement est classique, et sa pointe de vitesse lui permet de passer devant Sebescen. Son centre est mauvais. Cette grande balle en cloche semble avoir été davantage balancée que réellement adressée à Zidane. Qu’on se le dise : Carlos s’est débarrassé du cuir comme il pouvait. On connaît la suite. Mais le facteur décisif de cette action, comme souvent, a été l’avant-dernière passe, celle qui crée le décalage, qui déséquilibre une défense, la transperce, la perfore, oblige à un repli désordonné et précipité. Celle qui lance l’action. Au-départ de ce but, il y a une géniale ouverture par-dessus la défense, dans la course de Carlos. Déplacement. Soutien. Contrôle. Passe précise. Les fondamentaux du football. Simple et efficace.

Solari, donc.

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