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Carnets Littéraires (8)

27 Octobre 2013 , Rédigé par Mbougar

Quelques critères de qualité littéraire ou comment reconnaître un grand écrivain

L’erreur, dans toute cette affaire, est de chercher à reconnaître ou définir le grand écrivain : il n’a jamais existé que de grands écrivains. Ou, pour mieux dire, la définition d’un « grand écrivain » ne peut jamais être une et unique sauf à être incomplète ; elle est nécessairement large, dans la mesure où les critères qui la fondent peuvent être non seulement très nombreux et variés, mais encore arrive-t-il qu’ils s’opposent. Flaubert est, dans son rapport à la langue, dans sa conception de l’esthétique romanesque, à l’extrême opposée de Dostoïevski : le second parvenait à faire oublier le style, ou du moins à le reléguer en arrière-plan, par l’extraordinaire intensité de la description du drame psychologique humain ; et le premier, à l’inverse, faisait du style (et de son obsession) la condition de possibilité, de perfection, de ce même drame. Et pourtant, tous deux, Dostoïevski comme Flaubert, sont également considérés, aujourd’hui, comme d’immenses écrivains. J’aurais pu choisir Proust et Céline. C’est dire en tout cas une chose : la définition d’un grand écrivain est toujours, nécessairement plurielle —ou renvoie en tout cas à une pluralité de conditions.

Il ne faut cependant pas céder au relativisme systématique, qui est le plus redoutable ennemi de la qualité littéraire : ce n’est point parce qu’il existe de nombreux critères que tous les critères sont admis, et encore moins se valent. Un écrivain peut avoir du succès ou avoir écrit des centaines de livres. Cela ne suffit pas : ni le succès ni la masse de la production ne sont des critères suffisants pour prétendre à la grandeur ; et même, me semble-t-il, sont-ils, aujourd’hui du moins, des facteurs de disqualification dans l’attribution de la grandeur : une sorte de légende de l’histoire littéraire paraît avoir fait du grand écrivain, en ce temps, quelqu’un qui n’a pas beaucoup de succès à son époque (comprendre : qui est ou a été lu par peu, par quelques « happy few ») et qui n’écrit pas énormément (la vieille antienne de la quantité qui nuit à la qualité). Quoiqu’il en soit, les grands écrivains, malgré leurs différences, semblent avoir en commun un mystérieux talent qui se situe au-delà du succès et de la productivité, quelque chose de plus fondamental encore, et qui n’appartient qu’à eux.

Voilà, à mon avis, trois grands critères, parmi tant d’autres, qui peuvent me faire dire d’un écrivain qu’il est grand.

Le classicisme.

Un grand écrivain est nécessairement un classique. Ce terme, « classique », est problématique : il désignait, à l’âge classique précisément (c’est-à-dire pendant le « grand siècle », le XVIIe), les auteurs qu’il fallait avoir lus et étudiés. Cette définition est issue de l’étymologie latine du « classique », « classicus », qui renvoyait à « un auteur que l’on enseignait dans les classes », par opposition à un auteur dont la langue et le style étaient jugés trop bas, trop vulgaires, pour que son œuvre fût portée dans les classes. L’on perçoit tout de suite les limites d’une telle définition : elle est historiquement datée, et, si elle a le mérite de mettre l’accent sur la qualité de la langue, son élégance, sur son adhésion aux règles de la bienséance morale, elle a le grand défaut d’être corsetée, c’est-à-dire de ne réduire les critères de la grandeur littéraire qu’à ceux-là. Or, si la langue classique, avec tout ce qu’elle comporte d’impératifs formels et moraux, est le seul critère possible, il s’en trouve de nombreux écrivains qui n’auraient jamais été reconnus encore moins admis au panthéon de la grandeur littéraire. Ainsi Rabelais, ainsi Céline, ainsi Sony Labou Tansi. Ainsi même Balzac ou Zola. Tant d’écrivains dont la langue n’est pas classique au sens premier –ce qui ne signifie pas qu’ils écrivissent mal-, et qui n’ont eu peur d’écrire, de montrer l’abjection. Si la définition classique du classique est la norme, c’est Amyot, et non Rabelais, (pour reprendre une comparaison célinienne) qui eût été le grand écrivain du XVIe siècle français.

Je le répète pourtant : un grand écrivain est nécessairement classique. C’est évidemment que ma définition du « classique » varie de celle du XVIIe —c’est là tout le problème théorique du « classicisme » en littérature, qui est une notion protéiforme, qui varie, qui s’emplit de nouvelles acceptions, d’ôte d’autres, ou certaines viennent s’agréger à d’autres, les enrichir, les amoindrir. A mon sens, est classique un écrivain dont l’œuvre recèle le pouvoir d’éclairer non seulement les événements de son époque d’un jour original et critique, mais aussi celui de pouvoir fournir de possibles réponses aux questions cruciales que poseront ceux qui ébranleront les temps qui lui seront postérieurs. Le classique s’inscrit dans la durée. Qu’il le veuille ou non, il vaut pour l’ici et le maintenant, mais aussi pour le là-bas et l’après. Le classique est à la fois atemporel et intemporel : il est hors du temps et, parallèlement, le traverse sans rien perdre de sa superbe et de sa pertinence. Un grand écrivain, un classique donc, est par conséquent un écrivain qui oblige à la relecture (lire ici une réflexion sur l'acte de lecture) ; un écrivain vers lequel l’on revient inlassablement, comme les vagues sur une jetée, pour chercher quelque chose qui paraît essentiel, et qu’il a su exprimer; un écrivain qui exerce une sorte de tyrannique tropisme intellectuel dont on ne se lasse pas. C’est un écrivain capable d’écrire une œuvre qui possède une pluralité de niveaux de lecture, dont chacun est le siège d’une beauté, d’une signification, d’une vérité différente ; une œuvre qui, à chaque lecture, dévoile des secrets et des merveilles neufs, dégage d’inédites pistes de méditation. Cette définition est large. On peut la résumer en deux idées principales : le rapport au temps et le rapport au sens : le classique dure parce qu’il est paradoxalement arraché à l’idée de durée (limite), et dans cette (non) durée, il offre des sens nouveaux. Ces deux rapports, Stendhal les a d’une certaine manière énoncés dans deux mots au sujet de son œuvre, et que l’histoire a retenus : « je serai lu en 1880 » et « je serai compris en 1935 ». On était à la fin des années 1830.

Un grand écrivain est un écrivain dont on peut avoir lu toute l’œuvre, mais que l’on ne finit jamais de lire.

Le refus du classicisme

Un grand écrivain peut être un rejet du classicisme. Je veux dire par là que, parce qu’il est un artiste et qu’il est libre, un grand écrivain peut refuser que son œuvre soit le seul produit d’une langue, d’une grammaire, d’une syntaxe conventionnelles. Un grand écrivain doit être en mesure d’inventer non seulement son propre univers, mais aussi sa propre langue. Il doit pouvoir briser les codes de sa langue d’écriture, ou plutôt, jouer ces codes (puisque, comme le disait Barthes, on ne brise pas un code, on le joue), c’est-à-dire s’amuser avec eux, tenter de révéler, derrière, par-delà, les règles officielles, les multiples possibles d’une langue : ses sonorités secrètes, ses sens enfouis, ses constructions inconnues, l’admirable archéologie de ses beautés inexplorées —interdites. En ce sens, le grand écrivain doit aussi être, dans un coin de son âme et de sa conscience d’écrivain, le déconstructeur —et non forcément le destructeur— d’une grammaire, d’une langue, d’une syntaxe que, du reste, il doit maîtriser parfaitement —de façon satisfaisante, du moins— avant de les prétendre opérer, disséquer.

C’est dire aussi que l’écriture, la littérature de façon plus générale, est une expérience, une aventure —Jean Ricardou parlait d’«aventure de l’écriture »— au cours de laquelle l’écrivain peut se permettre —à moins qu’il ne s’agisse d’un impératif— de tordre sa langue, de la plier à sa sensibilité d’artiste et non toujours se plier à sa syntaxe convenue. Gide est un grand écrivain, qui admettait que l’écrivain pût se laisser aller à des « hardiesses » et à des « fautes volontaires, conscientes ». De même, tout l’art littéraire de Céline, grand écrivain aussi, est fondée sur la subversion contre et par la langue : contre une langue classique « momifiée » dans ses règles, par une langue neuve, transcrite de l’oralité. Il est entendu que cette opération de transcription était un travail immense d’écriture, de stylisation : peu de gens maîtrisaient mieux que Céline la grammaire et la langue classiques qu’il a prétendu réformer ; mais c’est précisément parce qu’il en avait une maîtrise excellente qu’il a pu les subvertir, les renverser. Comment, dans la même veine, ne pas citer Joyce, dont la grandeur est indissociable de son rapport singulier à la langue —parfois illisible, comme dans Finnegans Wake (que je n’arrive toujours pas à lire, après 7 essais) ? Ahmadou Kourouma s’inscrit dans cette tradition. Que l’on s’entende : je ne fais pas l’apologie du « mal-écrire » : une syntaxe respectueuse des règles, correcte, est la base de l’écriture. Mais certains écrivains, et c’est précisément en cela qu’ils sont grands, peuvent se permettre de réfléchir sur le langage et la langue, quitte à les bouleverser.

« L’écart esthétique »

J’userai, pour une fois, d’un critère de qualité que la critique a forgé : celui d’écart esthétique. J’emprunte cette notion au critique Hans Robert Jauss, qui faisait de l’écart esthétique la marque d’une grande œuvre et d’un grand écrivain. Et qu’est-ce donc que l’écart esthétique ? C’est la trahison, faite par l’écrivain, des attentes des lecteurs. Jauss part en effet d’un postulat : les lecteurs de chaque époque s’attendent à trouver dans une œuvre des réalités et des vérités qu’ils connaissent et dont ils ont l’habitude, ils s’attendent à y trouver, pour employer une expression commode, des choses du temps. Le grand écrivain, cependant, est celui qui trahit ces attentes, celui qui parvient à exprimer à travers son œuvre des vérités neuves, en rupture avec l’air du temps, qui bouleversent ce dernier par leur originalité, leur audace, leur charge subversive, leur scandale. C’est ce processus de bouleversement des habitudes, dont la littérature est le moyen, que Jauss nomme donc l’écart esthétique. Cela me semble en effet être un critère essentiel.

Ce bouleversement peut se faire sous deux formes principalement : il peut être formel, et c’est alors par la forme et le style mêmes qu’il donne à son œuvre que l’écrivain surprend son lectorat et innove. Ainsi Le Lys dans la Vallée, œuvre majeure et à part dans l’architecture de « La Comédie humaine », étonne-t-il moins par sa thématique que par le style, profondément romantique, et différent de ceux des œuvres qui l’ont précédée et qui lui succéderont, avec lequel Balzac l’a écrit. Céline a réinventé une langue. Claude Simon a dérouté par le jeu sur la temporalité et la composition romanesque.

Ce bouleversement peut aussi être moral. Un grand écrivain, à mes yeux, est celui qui a tellement compris son époque qu’il est en avance sur elle, capable de la donner à voir sous un jour qui choque ses contemporains, mais qui n’est pas nécessairement faux. Il doit être doté de ce que Balzac appelait une « seconde vue », qui est cette capacité à voir au-delà des apparences, pour dénicher, derrière l’épaisseur et le fourmillement du visible, les vices tus, les secrets, le revers honteux, terrible, des mœurs d’une société. Un grand écrivain, en ce sens, est un témoin capital de son temps : il doit pouvoir en saisir le cœur, en anticiper les mouvements, en montrer les dérives et les hypocrisies tues. Notez que je ne dis pas « dénoncer » mais « montrer », car un grand écrivain, tel que je le conçois, doit moins se préoccuper de dénoncer que de montrer le mieux possible, sans sacrifier à la dimension esthétique de son art : dans l’acte d’écriture, il n’est pas, de prime abord, un militant, mais un écrivain avant tout. Le grand écrivain est celui-là qui, kaléidoscope de l’esprit de son temps, saura en réfléchir —les deux sens du mot conviennent ici— tous les aspects, des plus sublimes au plus bas. Flaubert à choqué. Lui qui souhaitait, littéralement, « démoraliser » la société de son temps, vit Madame Bovary être accusé d’outrage aux bonnes mœurs en 1857. Réussite, donc, et gage, parmi d’autres, de grandeur littéraire. Zola a choqué en publiant Nana, mais nul n’a prétendu que Nana était faux : il était simplement dérangeant car il éclairait un coin obscur d’une société qui s’accrochait aux édits moraux d’un siècle qui était déjà mort et, de fait, refusait de voir sa déliquescence morale. Goethe a ému tout un pays avec Les Souffrances du Jeune Werther. Nabokov a scandalisé toute une planète avec Lolita. Kafka a obsédé avec la Métamorphose. Toutes de grandes œuvres. Tous de grands écrivains… Et tant d’autres.

Un grand écrivain, c’est d’abord une âme : être capable de saisir celle de son temps, et la lui montrer selon le mode qui lui plaira : sans complaisance, avec ironie, métaphoriquement, etc.

Le classicisme, son rejet et la capacité à surprendre. Ces critères sont variés, peuvent s’opposer, et renferment chacun une multitude de problèmes qu’il faudrait développer ; mais tous les grands écrivains en partagent au moins un, voire plusieurs. C’est en cela qu’ils peuvent être tenus pour objectifs : chez tout écrivain considéré comme grand, l’on trouve nécessairement, remplies, plusieurs de ces conditions. Il manque cependant à cette liste, subjective, un critère, peut-être le plus connu, le plus cité de tous et, prétendument, le plus objectif: le style. Un grand écrivain a un (grand) style. Mais qu’est-ce donc exactement que le style ?

Autre notion complexe, que j’essaierai de traiter au mieux dans le prochain article de cette série.

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Lyncx 30/10/2013 12:25

Cher ami, une seule remarque: pourrez-vous mettre à jour le lien qui redirige vers les Carnets Littéraires 3 ? Il semble que le lien est corrompu (il doit manquer un double-point).
Le bon lien est celui ci: http://chosesrevues.over-blog.com/article-carnets-litteraires-3-117110929.html

Mbougar 30/10/2013 13:32

Je crois que c'est arrangé! Merci de me l'avoir signalé cher ami, je ne vérifie jamais.