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Carnets littéraires (7)

15 Octobre 2013 , Rédigé par Mbougar

Un ami me demandait récemment quelle devait être, à mon sens, la qualité fondamentale d’un grand romancier, ou du moins d’un grand prosateur, hormis sa maîtrise de sa langue d’écriture. La question est ardue. On peut la reformuler en une autre, qui constitue, peut-être après « qu’est-ce que la littérature ? » l’interrogation la plus essentielle, et à laquelle aussi, paradoxalement, il est impossible de trouver une réponse satisfaisante, dans le champ de la littérature : qu’est-ce qu’un (grand) écrivain ? Il n’y a d’ailleurs, à bien y regarder, pas de réel paradoxe, ou s’il y en a un, il ne faut pas trop s’en étonner : qu’une question si complexe ait reçu autant de réponses que de critiques qui l’ont traitée, autant de définitions que d’écrivains, est après tout normal, voire nécessaire et réjouissant ; en cette matière, c’est plutôt l’uniformité qui eût étonné, et le décret qu’il n’eût pas fallu.

Ma tentative de réponse se perdra parmi la rumeur de toutes les autres qui l’ont précédée. Mais il faut croire que c’est non un fragment isolé, mais bien cet ensemble hétéroclite, mêlé et divers, impur et brut, empli de contradictions et immense, qui constitue, en fin de compte, la seule réponse valable, légitime, valide à la question. Cela n’empêche cependant pas de se forger un propos subjectif. Le mien sera tiré de mon expérience de lecteur pour une large part, et de celle, plus modeste et mineure, d’écrivant. J’ai été grandement tenté de faire un travail fouillé et infesté de références savantes et critiques. Il n’en sera finalement rien : quoique les angles sous lesquels je compte essayer de répondre à la question aient été traités par de prestigieux prédécesseurs, et qu’il eût été plus sage, plus humble, plus facile de s’appuyer sur cet inestimable fonds, j’aimerais réclamer et exercer une certaine liberté, voire une forme de fantaisie. Car enfin, ceci n’est pas une dissertation. On me pardonnera cet écart.

J’ai choisi de traiter de la question en m’intéressant à cinq grandes problématiques qui me serviront en même temps d’axes: la grandeur, les critères de la valeur littéraire, la relation au réel, le style et, pour finir, la présence au monde. L’ensemble sera décliné en cinq articles, pour en faciliter la lecture. Et au bout de ce parcours, c’est l’évidence, je n’aurai toujours pas défini ce qu’est un grand écrivain. Mais j’espère arriver à cerner à peu près tous les enjeux théoriques qu’une telle question implique.

*

Que signifie « grand » dans « grand écrivain » ?

J’aimerais commencer par examiner ce culte si répandu du « grand écrivain », dont les critiques, les journalistes, les lecteurs sont les chamanes ; ou, pour être plus précis, c’est ce qui se joue dans le « grand », épithète de la consécration, voire de la sanctification, que j’aimerais interroger. Il est admis que Tolstoï —prenons une figure emblématique du roman— est un grand écrivain, qualification dont on gratifie également un écrivain postérieur et d’une autre culture comme, mettons, Gabriel Garcià Marquez. L’on s’accorde assez facilement, de la même manière, même lorsqu’on ne les a pas lus, sur le fait que Faulkner ou Kafka, Stendhal ou Melville, Gide ou Thackeray soient tous de grands écrivains, mais nous tenons également comme tels Ousmane Sembène ou Virginia Woolf, Toni Morrison ou Naguib Mahfouz, Mishima ou Marguerite Duras —à Desproges près, pour cette dernière. A partir de là, quelques questions se posent : quels sont les critères de la grandeur d’un écrivain ? qu’y a-t-il derrière cette grandeur qui semble être un critérium évident de talent, voire de génie littéraire ? Parle-t-on de la même grandeur, ou faut-il voir en cette dernière le lieu de strates dessinant une secrète hiérarchie dont tout le monde saurait pourtant, de façon évidente là aussi, l’ordre ? Fitzgerald est-il par exemple grand de la même manière —il faudrait dire à la même hauteur— que Proust, et Céline, grand comme Cervantès ?

La question de la grandeur d’un écrivain est confuse, car la grandeur n’est pas un critère esthétique. Elle n’est, au mieux, qu’une bien commode qualification que le sens commun et la critique, réconciliés pour une fois, accolent à des écrivains dont le talent et l’importance littéraires ont été généralement admis. La confusion introduite par la grandeur naît précisément de la cohabitation problématique de ces deux écueils : d’une part, la dimension sacrale dont elle est chargée semble aller d’elle-même : l’on reconnaît naturellement un grand écrivain, et sa grandeur, signe et expression de son talent, de sa force littéraire, est, pour ainsi dire, évidente, connue et reconnue de tous ; mais d’autre part, cette même grandeur perd de sa supposée clarté dès lors qu’on la soumet à l’examen critique : tout, prétendument, s’y trouve, mais rien ne s’y agite en réalité. La grandeur, en littérature, est une valeur sans valeur intrinsèque, un critère indistinct, renvoyant à la fois à une rumeur ou un cliché littéraire —dans le cas où n’aurait pas lu l’écrivain en question— et à une vérité consacrée ou pour le moins tenue comme telle. La grandeur peut exister, mais tout se passe comme s’il n’était pas besoin de la prouver par une méthode. C’est que cette méthode est impossible. La critique, la recherche, la glose s’évertuent, en investissant l’œuvre d’un grand écrivain, à en dégager la singularité —esthétique, morale, littéraire, politique, etc.— et de nouvelles perspectives. Je ne suis pas certain qu’elles en prouvent pour autant la grandeur. Ce n’est pas leur but : la critique ne cherche pas à convaincre qu’un écrivain est grand, mais plutôt à dégager les formes et le sens que cette grandeur a pris dans l’œuvre. L’on peut s’intéresser à un écrivain parce qu’il est d’emblée grand ; il est dès lors difficile de démontrer sa grandeur. L’on admet celle-ci, elle est un déjà-là mystérieux et sans contours.

La question de la grandeur d’un écrivain est absurde dans un sens : elle introduit implicitement la notion de hiérarchie. Dire que tel écrivain est grand implique que tel autre le soit moins —ce qui, en soi, n’est pas faux : il existe bel et bien des écrivains qui, par leur talent littéraire, la beauté de leur œuvre, l’émotion qu’ils procurent, sont supérieurs, littérairement, à d’autres. Je pense que personne ne me contredira —et encore ! — si j’affirme que Victor Hugo, littérairement, est supérieur à Marc Lévy, pour aller chercher dans les extrêmes. Ce n’est évidemment ni la même époque, ni le même contexte, ni le même usage de la langue, ni le même style —autre notion problématique— mais il subsiste, malgré l’écart historique, ce mystérieux et immuable critère —est-ce l’émotion, le souffle, la beauté de la langue ? — qui place l’œuvre romanesque du premier à des années-lumière de celle du second. Mon exemple était facile, je le concède. J’eusse tout aussi bien pu choisir un romancier comme Louis Guilloux, talentueux prosateur quelque peu oublié aujourd’hui, et dont l’œuvre, dans la mémoire collective et littéraire est généralement moins considérée encore que celle de Victor Hugo. Pourquoi ? Parce que Hugo est plus grand, simplement. En réalité, la question de la grandeur —donc de la hiérarchie littéraire— se complique dès lors qu’on est en présence de deux supposés « grands » écrivains. L’absurdité de la question touche à son comble si d’aventure les deux géants sont contemporains. Quel est ainsi, littérairement, le plus grand, entre Hugo et Balzac ? L’inanité de la question apparaît d’emblée. A quoi bon, en effet, se demander lequel de ces deux géants est le plus immense alors même que leurs deux œuvres scintillent d’un éclat différent, mais dont la beauté essentielle est avérée ? Hugo est grand. Balzac est grand. La littérature y gagne, et il n’est pas question de les comparer —du moins, pas pour tenter de les classer selon une hiérarchie. Il en est bien entendu qui préféreront l’un ou l’autre, sans toutefois dénier à celui qu’ils n’ont pas choisi sa grandeur. Le fait est que dans le monde de la grandeur littéraire, les goûts et les couleurs ne se discutent pas : ils sont tous forcément bons, puisque forgés, précisément, au contact d’un grand écrivain admis. Tout se passe donc comme si la grandeur, confuse lorsqu’il s’agit de la définir, inutile absurde lorsqu’elle implique la comparaison de deux écrivains qui en sont pourvus, se chargeait subitement de sens et de clarté au moment distinguer un écrivain talentueux d’un autre qui serait médiocre.

La grandeur littéraire, par conséquent, est un critère de sélection, d’écrémage, toujours imprécis et confus, parfois arbitraire et faux et, quelques fois (souvent ?) juste. Elle me semble d’avantage être un critère d’exclusion qu’une véritable valeur critique. Vide de propriétés clairement définies, la grandeur reste un champ où l’on rejette, pêle-mêle, sans volonté première de les comparer, des auteurs que la lecture critique et populaire a consacrés, qui ont marqué une époque dont ils ont su rendre compte dans leurs œuvres, et d’où l’on exclut d’autres, jugés mineurs par leur style, l’audience de leur œuvre, voire leur importance moindre dans l’histoire littéraire. En ce sens, la grandeur, juste ou injuste, dans sa confusion et son arbitraire, semble en tout cas nécessaire : elle est le terme par lequel l’on sépare sans justification préalable la qualité de la médiocrité. La grandeur littéraire est un symptôme : celui d’une volonté, dont l’expression n’a jamais été aussi forte qu’en cette époque, de distinguer une bonne et une mauvaise littérature. Qu’est-ce que la mauvaise littérature ? Qu’est-ce que la bonne littérature ? A quoi les reconnaît-on ? La question de la valeur littéraire est centrale : il semble admis que la bonne littérature soit faite par les grands, ou au moins les bons écrivains, mais encore faudrait-il parvenir à en identifier le signe objectif.

Ce sera l’objet du prochain article.

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