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Sur la littérature et l'amour. Réponse à Joseph Correa

8 Février 2017 , Rédigé par Mbougar

Cher Joseph,

Deux péchés capitaux au moins me tentent lorsque je dois écrire. Le premier est la gourmandise dont je fais preuve devant l’exercice par lequel j’ouvre cette réponse à ta lettre : la digression. Encore que celle-ci n’en soit pas réellement une, puisque je veux la consacrer au rituel auquel nous sacrifions ici : celui de la correspondance littéraire. Si celle-ci est devenue un genre à part entière de l’Histoire de la Littérature, il me semble que c’est au moins autant parce que s’y révèle l’envers de la création littéraire, le tableau de l’artiste au travail, aux prises avec ses phrases, que s’y met à nu, mais autrement, l’écrivain. Je veux dire que c’est aussi dans sa correspondance qu’il faut chercher une part de la vérité d’un écrivain ; car là, peut-être, écrit-il sans souffrir de l’inévitable solitude qui l’accompagne dans son autre œuvre, l’œuvre publique. La correspondance est une conversation, au sens le plus noble de ce mot, qu’affectionnait Montaigne. C’est une manière d’avoir de la compagnie. La tienne n’est pas seulement agréable ; elle est aussi bonne pour le cœur et l’esprit. Je suppose que le plus sûr moyen de te remercier est d’essayer de m’en montrer digne.

Ma réponse et je te prie de m’excuser vient fort tard. Cela tient tant à ma propre paresse voici le deuxième péché capital qu’à la difficulté des questions que ta lettre, subrepticement, posait. Mais allons au fait.

Je me rappelais ta critique. Je l’avais d’autant plus appréciée que, derrière les mots de l’homme que la littérature passionnait, derrière les mots du fin lettré, je devinais ceux de l’homme qui aimait l’amour. Et sans doute, tel Saint-Augustin, eus-tu seulement pu murmurer : « amabam amare… » pour qu’immédiatement tout ce que tu cherchais à me dire fût résumé. Ton reproche est en effet celui d’un homme que la pureté du plus élevé des sentiments humains émeut tant, qu’il a souffert de n’en pas trouver assez dans un livre qui, le plus peut-être, en réclamait. Terre ceinte est un livre qui montre peut-être trop la violence, et trop peu sans doute ce qui la combat le mieux, et qu’on doit obstinément lui opposer : l’amour. Je dois te dire du reste que, bien que tu aies été le premier, tu n’as pas été le seul à déplorer cette frustrante économie du moment amoureux dans ce roman. Telle lectrice m’a même accusé de manquer de cœur ; il faut en avoir très peu, m’a-t-elle dit, pour clore si vite le seul chapitre où l’élan amoureux était manifeste et où la douceur s’exprimait enfin. Ainsi donc, la porte qui se refermait (sur la chambre, sur les amants et sur le chapitre) claquait aussi au nez du lecteur, dont le plaisir était brutalement interrompu. Et ce dernier, sevré, devait replonger dans les rues de Kalep, leur violence, leur terreur, leur effroi, leur poussière rougie de sang. Ah, ces insensibles romanciers sans cœur, indélicats, froids, dépassionnés, rustres et goujats… Je plaide coupable.

Il serait vain et désastreux de chercher ici à expliquer les raisons de ce choix, car c’en était un. Les pires écrivains sont ceux qui s’expliquent. Cependant, je crois que ta remarque pose en creux une grande question à laquelle je peux tenter de réfléchir modestement. Cette question est la suivante : comment est-il encore possible de dire l’amour par la Littérature ?

Mon cher ami, je ne cherche pas à m’en défendre : cette interrogation traduit chez moi un certain scepticisme, non point sur la capacité de la Littérature à dire l’amour, mais sur sa faculté à le dire autrement, de façon nouvelle. « L’amour est à réinventer » disait Rimbaud. C’est une grande ambition, à laquelle la Littérature peut tenter de se mesurer. Mais y arrivera-t-elle ? Si oui, ce ne sera qu’au prix d’un effort surhumain pour tirer l’Amour de la gangue ossifiée où il me semble se trouver. Car voici le sentiment le plus caricaturé, le plus écrasé de lieux communs, le plus miné par les stéréotypes qui puisse exister. Les grands poètes, chacun à sa manière, ont su dire l’amour, le magnifier, le célébrer ; chacun d’eux, par la force de son art et la hauteur de sa vue, est parvenu à en extraire quelque chose de juste et de profondément neuf, qui nous a émus et surpris. Mais à leur suite, que de mauvais vers, que de plates rimes, que de médiocres images, que de banales métaphores ont été commis pour donner à voir, penser et écouter l’amour ! Les grands Maîtres ont inventé des poncifs (Baudelaire nous a appris que c’est là, inventer un poncif, le « génie véritable ») ; puis les poncifs, adoptés par la langue commune, sont devenus des clichés que tout le monde reprend, croyant alors, porté par les ailes de l’Amour (voilà un exemple de cliché) être au sommet du Beau. Et il n’est pas jusqu’aux plus talentueux des littérateurs d’aujourd’hui qui, parlant d’amour, ne barbotent allègrement dans la mare saumâtre des clichés où baignent les répliques de télénovélas les plus sirupeuses, les romantismes les plus dévoyés, les discours amoureux les plus usés. Je ne prétendrai pas échapper à l’emprise puissante de cette mare de clichés ; nous y sommes tous.

Mais que j’y sois ne signifie pas que je doive y demeurer. L’écriture est précisément le moment où je tente d’échapper à l’attraction du marécage. Ce n’est pas à toi que j’apprendrai que le premier effort d’une écriture, avant toute chose, est de mener une guerre obstinée et meurtrière au cliché. C’est une guerre dont ne sort pas toujours vainqueur, naturellement, tant est grande la puissance du cliché qui menace chaque phrase. Mais c’est tout au moins une guerre qu’il faut toujours déclarer au langage naturel, sous peine d’être un de ces plumitifs qui, avec l’aplomb des imbéciles, alignent aussi sûrement les lieux communs que leurs livres à l’eau-de-rose dont les succès me désespèrent parfois. Mais que veux-tu ? Le cliché est rassurant ; il ne demande aucun effort, ni à l’auteur ni au lecteur, et cela dit beaucoup de cette époque où toute œuvre un peu travaillée par le souci de la langue, du style, de l’ambition métaphysique, est le plus souvent immédiatement jugée élitiste et non simplement exigeante, compliquée et non complexe, « surécrite » (l’affreux mot) alors qu’elle ne cherche à tenir une qualité de langue. Mais brisons là : je m’égare dans l’amertume et la dévorante envie jamais deux péchés sans trois de l’obscur romancier qui n’a pas vendu 100000 exemplaires. Revenons à l’amour et à la manière de l’écrire.

Dans l’écriture, le moyen de ma lutte contre le stéréotype amoureux est la suggestion. Autrement dit, le refus volontaire de tout dire pour seulement laisser deviner. Cela implique que je taise beaucoup de choses, et que la tension érotique, amoureuse d’une scène puisse tout entière être contenue dans des détails ; lesquels serviront de support à l’imagination du lecteur. J’estime qu’en matière d’amour, ce qu’on entrevoit est plus beau que ce qu’on voit ; ce qu’on devine, plus excitant que ce qu’on sait ; ce qu’on touche, moins délicieux que ce qu’on sent. Voilà pourquoi je recommande aux jeunes gens de faire l’amour dans la pénombre, car le clair-obscur seul permet au cœur et au sens d’imaginer, à l’esprit de s’élever, au corps de s’embraser. Qu’on l’écrive, qu’on en parle ou qu’on le fasse (cette dernière option étant, tu en conviendras, toujours préférable), l’amour doit être une ode à la nuance et un « éloge de l’ombre » j’emprunte à Tanizaki le titre de sa fameuse réflexion sur la pénombre. Car sinon -c’est-à-dire: exposé au grand jour- ce sentiment ne se laisse pas regarder. Il aveugle autre cliché.

Cher Joseph, j’ai encore une ou deux choses à préciser, pour qu’on se garde d’un malentendu. Je ne cherche surtout pas idéaliser l’amour. Ce serait encore une manière de le caricaturer. Je ne veux non plus faire croire que le langage littéraire est impuissant à atteindre le cœur du sentiment amoureux. Cette « terreur dans les lettres » dont parlait Paulhan (pour désigner une forme de suspicion dont la langue littéraire, jugéeincapable de dire des choses authentiques, était frappée) ne s’exerce pas sur moi. C’est même tout le contraire. Comme écrivain, j’ai une confiance absolue dans le langage littéraire. Je ne crois pas plus- à l’indicible, ni à l’ineffable, ni à l’inexprimable, ni à aucune autre de ces catégories du Mystère que le seul Silence aurait prétendument le pouvoir d'approcher. Je crois que tout peut être dit de façon singulière par la Littérature, à la seule et difficile condition qu’on fasse l’effort de tenter d’écrire de manière juste. La justesse. Voilà la clef de toute cette affaire. Et qu’est-ce donc ? La fine ligne de crête qui se tient entre l’abîme du cliché et le gouffre du clinquant. Il en va de l’amour comme de tout autre phénomène qui se trouve au cœur de la vie des Hommes : la seule justice qu’on puisse leur faire, en tant qu’écrivain, c’est de tenter de les approcher avec justesse. Cela n’est pas facile. Mais là est tout le sel de l’écriture.

Cher ami, cette lettre s’allonge et la nuit raccourcit. J’aurais aimé, comme on fait souvent, la clore en beauté par la citation d’un Maître sur le sujet qui m'a occupé. Mais, chose curieuse, j’ai beau chercher, ma mémoire refuse de me prêter main forte. Comme si tant de choses avaient été dites sur l’amour qu’il est proprement impossible de se rappeler l’une d’elles, qui siérait ici. Mais c’est peut-être mieux ainsi, à bien y réfléchir. Je m’en arrête donc là. Rien ne sert de vouloir se piquer d’esprit avec ce sentiment. On ne badine pas avec l’amour.

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La Tombe de Sisyphe

20 Janvier 2017 , Rédigé par Mbougar

Le malheur de Sisyphe ne réside pas dans le fait qu'il pousse son rocher dans l'éternité (et non pour l'éternité); il tient plutôt au fait qu'il ne sait plus rien du monde qui l'entoure. Sisyphe ne lève plus les yeux au ciel. Il ignore désormais tout de la forme des nuages, de la qualité d'une lumière, de la rondeur d'une lune, de la foison des étoiles, de la chute d'une feuille ou de la pousse d'une herbe. Tout ce qu'il sait voir, dans le mince espace que lui délimitent ses œillères mentales, est la couleur indéfinie de son fardeau minéral. Ses mains que poisse la sueur n'ont jamais éprouvé que la rudesse de la pierre. Le seul bruit qu'il sache entendre est celui du roulement sourd qu'il provoque en purgeant son châtiment ; et il n'est pas jusqu'à ses propres pas qui ne lui soient devenus inaudibles. Il n'a plus goût à rien. Il ne sait même plus le nom de la montagne qu'il gravit. C'est tout simple : ce que Sisyphe pousse, ce qu'il finit par pousser, c'est la pierre de son propre cœur.

 

Les dieux sont partis depuis longtemps, la peine a été levée, les charges abandonnées, plus personne ne le surveille, plus rien ne le lie à son labeur, non, plus rien, hormis, oui, l'angoisse de s'abîmer s'il venait à s'arrêter. Il tente désormais de survivre dans la seule réalité qui fasse sens -mais si peu- pour lui : celle de la pierre. Car la pierre est la dernière chose sur terre qui lui donne encore une raison d'être ; l'unique chose sans laquelle il chuterait dans le vide que sa solitude a creusé en lui.

 

Sisyphe n'a plus de mémoire et n'est plus dans aucune mémoire. Il a tout oublié et on l'a oublié. Dans la mémoire des Hommes, il n'est plus qu'un vague prénom héroïque, une médiocre métaphore, un fréquent élément de comparaison, un sujet d'étude philosophique, un fantasme. Mais il n'est pas de mémoire d'Homme où il soit demeuré un simple homme. Plus aucun souvenir sincère ne le sauve en le rhabillant d'humanité. Or là était son ultime salut. Raté: on le veut nu et décharné devant la pierre, au corps-à-corps avec elle. Nul n'imagine plus qu'il puisse être en vie et désirer encore le sel de la vie. Ce n'est pas que Sisyphe n'en finisse jamais de pousser qui est tragique. C'est qu'il n'en finisse pas de mourir non pas sous, mais par nos yeux. On ne peut imaginer Sisyphe heureux parce qu'on n'arrive plus à se figurer ce que pourrait être son bonheur hors de sa pierre.

 

Mais celle-ci n'est pas son bonheur, même s'il s'y accroche. Elle son ultime raison de ne pas se suicider -ce qui mérite en effet qu'il s'y cramponne. Mais cela, nul ne le sait. Nul n'en a que faire. Et un jour, un encart dans le journal nous apprendra que dans un malheureux accident -une seconde d'inattention- un dénommé Sisyphe, dans un virage pourtant sans danger apparent, a perdu le contrôle de son roc. Il ne le roulait pourtant pas vite, diront les premiers éléments de l'enquête. Mystère. Nul ne songera à la possibilité que ce héros sublime, qui fascinait tout le monde et qu'on enviait même parfois, ait pu baisser les bras. Et relever la tête au ciel pour revivre pleinement et regagner sa qualité d'homme, une seconde au moins, le temps de se redonner la possibilité de rire et de pleurer, avant que la pierre délaissée ne lui fasse payer le prix de sa trahison -la trahison de nos rêves métamorphosés- et ne l'écrase dans le silence du monde.

 

Pour imaginer Sisyphe heureux, il faut d'abord pouvoir l'imaginer vivant.

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Chroniques de Tana, 3

13 Novembre 2016 , Rédigé par Mbougar

Il y a deux manières, pour un romancier, d’entendre quelque chose d’à peu près juste au sujet d’une ville qu’il veut découvrir : partager un bon dîner avec ses écrivains et faire l’amour à ses femmes (le jackpot est touché lorsque l’écrivain est une femme avec laquelle on couchera après le dîner). Mettons que pour moi ce fut le dîner (ma femme lit mes textes parfois).

Avec qui dînai-je ? Johary Ravaloson, romancier (entre autres talents) dont on me recommanda vivement la société. Du reste, je le connaissais avant : j’ai en effet rencontré Johary dans le seul endroit qui doive réellement compter, s’agissant d’un écrivain : son œuvre. Son dernier roman, Vol à vif (Dodo Vole, 2016) m’avait plu. Je lui ai dit. L’homme est d’une chaleur et d’une aménité rares ; j’ai rarement entendu rire si rond, si ample, si entraînant et joyeux. Il dégage quelque chose d’à la fois délicat et déterminé. Nous sympathisâmes très vite en parlant de Tana. Il réussit, au milieu d’une phrase sur la misère de la ville, à évoquer la beauté des fleurs d’un jacaranda, sans pourtant qu’il n’y ait rien d’obscène ou d’indécent. Seuls les artistes y parviennent. Seuls, ils peuvent se le permettre. C’est en homme de lettres qu’il me parle de sa ville. Ses images sont simples et frappantes. Pour me donner à voir la forme de Tana, il évoque un grand Y (je me rappelai à cet instant que Hugo, parlant de Waterloo pendant la bataille, usa d’un A), d’un grand Y, donc, dont les branches supérieures sont aussi celles du zébu. On bavarde, on dialogue. Spontanément, avec une gentillesse qui n’admettait rien que l’accord, il nous invite à dîner chez lui, sur les hauts. De là, on embrasse du regard la ville qu’étreint déjà la nuit. Cela est beau.

A table, la discussion roule comme une avalanche, amasse tous les sujets possibles et imaginables. Les bouteilles se vident, les rires fusent, les voix s’égayent. La magie d’une bonne table c’est-à-dire une table d’amis opère.

Johary a une qualité essentielle pou un artiste : il est rongé de questionnements. Il « n’est riche que de ses seuls doutes », pour reprendre Camus. La lucidité sans complaisance avec laquelle il décrit la situation politique et sociale de son pays est à la mesure de l’affliction amère qu’il ressent devant elle. Il a deux grands combats, hormis celui contre ses propres phrases : la lutte contre la corruption, et celle pour l’accès à la lecture  de tous les enfants malgaches. Comme avocat, il mène la première ; comme éditeur, la seconde. Comme écrivain ? « Je suis dégagé », dit-il avec une pointe de malice. Cette réponse me fait sourire. Johary est bien un écrivain africain, le seul (ou presque) qui doive encore systématiquement se définir par rapport à la question de l’engagement.

Et au fait, les Malgaches se sentent-ils africains ? Vieux serpent de mer qui rôdait déjà au moment de L'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Senghor. Entre nous, le débat s’engage. Johary pense qu’ils devraient aussi se sentir comme tels. Philippe soutient au contraire que Mada a un autre tropisme : celui de l’océan indien. La vérité, dans les faits, réside sans doute quelque part entre les deux positions. Le pays n’échappe pas aux tensions identitaires liées à l’insularité, non plus qu’il ne fait l’économie des questions du temps postcolonial : comment assumer l’histoire avec lucidité ? comment assumer la colère et le ressentiment ? où trouver l’espace pour produire sa propre pensée, tracer sa singulière géographie, en toute liberté ? comment réinventer le politique ?

Johary n’a pas encore de réponses ; il cherche. Sa seule certitude, c’est l’écriture. Son dégagement n’est pas la fuite irresponsable d’un lâche, mais l’affirmation de sa liberté comme créateur. Immanquablement, nous parlons de littérature. Johary a la suprême élégance, qui est aussi générosité, de parler avec une joie enfantine des livres de autres. J’apprends que la lecture de Dany Laferrière a été un véritable éblouissement il n’est pas le seul. Johary sait encore admirer et le crier comme un gamin. C’est assez rare chez les écrivains, « qui ne se lisent pas, mais se surveillent ». Philippe, qui est aussi un grand lecteur, s’en mêle. Un monde où l’on est encore capable de passer des heures à parler littérature entre amis mérite peut-être qu’on n’en désespère pas, malgré tout.

Tard, Johary nous raccompagne à travers la ville. Certains quartiers sont plongés dans le noir. L’éclairage public, nous dit-il, est soit trop vétuste, soit volé. Seules scintillent dans la nuit les enseignes des bars et les boucles d’oreilles des putains qui se tiennent devant. Mais cette partie sera pour une autre fois. Johary nous dépose à notre hôtel, et repart dans la nuit. Belle rencontre.

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Chroniques de Tana, 2

21 Octobre 2016 , Rédigé par Mbougar

Mais que me dit-on de cette ville ? Que m’en dit-on ? Quelle est la rumeur qui la précède ? Celle-ci : Tananarive est une femme à la beauté défigurée, jadis belle, mais dont le visage est désormais souillé par deux plaies : la misère et l’insécurité. L’une, insoutenable ; l’autre, omniprésente ; toutes deux solidaires, cependant, dans la brutale violence avec laquelle elles paraissent aux Hommes, s’imposent à l’esprit, retiennent le regard. J’attends de voir. Je n’attends pas longtemps : à peine entrons-nous dans la ville que l’une de ses plaies m’explose au visage : des militaires sont partout, Kalashnikov en bandoulière, chargeur engagé.

Pourquoi y en a-t-il autant, demandai-je aussitôt au chauffeur, un grand malgache maigre, moustachu, portant la discrétion comme une seconde peau.

C’est à cause du COMESA[1], répondit-il.

Nous nous tûmes. Au dehors, tous les cent mètres, des militaires se tiennent, sentinelles en faction, ou marchent, détachement en patrouille. J’arrive d’autant mieux à les observer qu’un embouteillage nous ralentit. Quelques secondes passent. Philippe mon compagnon de voyage et moi nous absorbons dans la contemplation des paysages et des hommes qu’écrase la chaleur, qu’aveugle la lumière, qu’éprouve leur condition ; ils courent, suent, hèlent, halètent. Les Klaxons se mêlent à ce grand souffle humain. A même la ville, au milieu des hommes, des zébus paissent. Un policier, supposé réguler la circulation, siffle comme une chaudière et transpire ; il gesticule, moins par espoir de réussir sa tâche que par simple volonté de ne pas trop étaler son impuissance au grand jour. Ce qu’il prétend organiser le dépasse et le domine totalement. L’anarchie ordonne la ville, et l’ordonne bien.

Et quand ce n’est pas le COMESA, est-ce qu’il y a autant de militaires armés ?

Le chauffeur ne dit d’abord rien. Il fait mine de prêter attention à un trafic pourtant aussi statique qu’un serpent repu.

Ils protègent les habitants, finit-il par dire, avec un petit rire gêné.

Je n’en saurai pas plus, mais tout était dit, en réalité. Les multiples crises politiques que le pays a traversées récemment, et dont il peine à se relever, ont fait de la capitale malgache un espace miné et, pire encore, hanté par l’insécurité. Militaires, gendarmes et policiers surveillent : de ce peuple chaleureux et accueillant, jaillissent, dès que s’étend l’ombre, les terribles et impitoyables Dahalos, pillards bandits, voleurs, coupeurs de routes. L’on m’a dit à leur propos des choses affreuses : ils recrutent dans tous les corps de métier ou de misère ; et il paraîtrait que les forces de l’ordre elles-mêmes trahissent parfois leur mission, et joignent les rangs de la terreur ou s’en fassent les complices corrompus.

L’incandescente, effervescente soif de vie qui se manifeste dans Tana au grand jour sont, je le devine, à la mesure du vide et de l’absence qui l’habilleront la nuit tombée. Ici, on vit le jour, on se protège le soir. « Il ne faut surtout pas marcher à découvert le soir. Même pour deux cent mètres, il faut prendre un taxi ». Les mots de Philippe, que d’autres me répéteront, ne sont pas des avertissements : ils semblent constituer une règle admise par tous, presque une banalité dont on s’accommode. Philippe regrette une époque où l’on pouvait marcher dans les rues, en pleine nuit, sans rien craindre. Vieux baroudeur, il semble avoir de jolis souvenirs ici…

Je compte bien y avoir les miens aussi ; raison pour laquelle, très vite, je me désintéresse des militaires et de leurs fusils, pour prêter attention aux gens, aux gestes, aux attitudes, aux visages en sueur ou souriants, dans lesquels j’essaie de lire quelque chose de la matière de l’existence. Des phrases, fragiles allumettes, frottent contre cette chair vivante, étincellent, prennent parfois feu, s’éteignent. J’aime ces états d’excitation où j’ai de vagues airs de charognard esthétique à l’affût d’une image. J’aime ces états de trique littéraire je banderai, et dur, et fort, insécurité ou pas ; c’est tout ce qu’il reste au romancier qui tient encore à ce que jouir de la vie, jouir de l’écrit et jouir tout court soient une seule et même chose. Allez.   


[1] COMESA : acronyme pour Common Market for Eastern and Southern Africa, dont le sommet se tenait à Tananarive pendant mon séjour.

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Chroniques de Tana, 1

17 Octobre 2016 , Rédigé par Mbougar

A première vue 

Je sais, dès que je l’aperçois, que trois jours suffiront à la sonder, mais qu’une vie entière ne me permettrait pas de la comprendre. La ville est ainsi faite : d’un même geste, elle se dévoile et se dérobe, se découvre et se défile, m’aguiche et m’échappe. Je devrais l’accepter. Et faire vite : mon séjour sera bref, mon emploi du temps, chargé : ce que je voudrais réellement voir, entendre, comprendre, il me faudra le voler, l’arracher aux apparences, le trouver entre les mondanités, le déterrer entre deux rencontres, le saisir lors d’un trajet en voiture, le déceler dans une discussion banale, l’empoigner dans le furtif instant d’une rencontre, le sentir dans l’air, dans les regards, dans les voix, dans les silences. J’ai intérêt à avoir de puissantes intuitions. Je prends le pari.   

C’est de la route qui mène d’Ivat à ses premiers symptômes cette ville est une fièvre, de cette route étroite, sinueuse, nerveuse, grouillante d’Hommes et de bêtes et de choses extraordinaires, bordée de rizières confondues à des eaux douteuses, de cette route donc que, pour la première fois, je la vois, là-bas, au loin : Tananarive ô le mythe enfin incarné, Tananarive, grande tache de glaise que parsèment des crachats de toits blancs, grande chose juchée sur des collines, allant à leur assaut, attaquant ses faîtes comme une colonie de fourmis conquerrait quelque monticule, oui, Tananarive, que je regarde en essayant de me rappeler un vers, une phrase, un mot d’un des Rabe-arivelo/mananjara en vain. C’est un puissant corps qui bande ses muscles pour le saut final ; ni une ville debout, ni ville étendue, mais une flèche qui s’élance. Tana a faim et soif. La couronne de collines qui ceint son grand front ne suffira pas : c’est le ciel qu’elle veut et réclame. Voilà ce que je vois.

Et c’est ainsi, avec toutes ces charges d’images, toutes ces lourdes théories de métaphores, ces comparaisons exagérées et maladroites, ce lyrisme empesé d’épithètes, gros de tout cela, oui, que je m’avance vers Tana, non en conquérant, non en esclave, non en vaincu, pas tout à fait en touriste, point même en simple visiteur, mais, surtout, en rêveur désireux, à la fois, d’y poursuivre le songe et de m’en réveiller. En romancier ? Peut-être. Il eût mieux valu que ce soit en amoureux, mais je n’ai pas le suprême talent des Poètes, qui seuls savent parler d’amour. Allez.

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Sur cette critique qui manque

20 Septembre 2016 , Rédigé par Mbougar

Que la «littérature africaine francophone» -laissons provisoirement de côté les difficultés que soulève parfois l'expression- doive s'accompagner d'une critique, voilà un constat sur lequel tout le monde s'accorde. L'on en convient même si bien que, depuis plusieurs années désormais, une abondante production critique la promeut, la commente, la signale, la réfléchit. Du fait même de sa profusion, cette masse de discours critiques prend plusieurs formes, qui diffèrent par leur ton, leur orientation, la profession de leurs auteurs, leurs supports, leur format ou encore leur approche. Il y en a kyrielle, en somme.

Il en est une, cependant, qui me semble manquer, et dont je regrette d'autant plus l'absence que je la tiens pour la plus nécessaire de toutes -non la plus savante, pas forcément la plus objective, point même la plus juste, mais simplement : la plus nécessaire- : celle des écrivains entre eux. Les écrivains africains se lisent peut-être (du moins, il faut le supposer ou l'espérer) mais ils ne se critiquent pas -ou si peu- publiquement. Or toute littérature dont les écrivains ont déserté, abandonné le champ critique finit immanquablement par s'essouffler puis péricliter. Et à supposer que ce ne soit pas encore le cas de la littérature dite africaine francophone, dont on salue un peu partout, depuis quelques années, la fécondité, la fraîcheur, l'originalité, ne doutons pas une seule seconde que cela finira par l'être. A moins que ceux qui l'écrivent acceptent aussi, et ce sera le cœur de mon propos, de la critiquer -c'est-à-dire de se critiquer entre eux et, le faisant, de la maintenir dans une tension et une vigilance critiques perpétuelles, desquelles jailliront, et surtout, perdureront créativité esthétique, exigence poétique, souffle littéraire.

L'enjeu théorique

Nécessaire, la critique littéraire entre écrivains l’est d’abord parce qu’elle pose, le mieux sans doute, les débats théoriques qui traversent la littérature africaine francophone. Je veux dire en cela que, dans l’histoire littéraire africaine, chaque fois que les écrivains, par une mutuelle critique, ont pris en charge et posé frontalement les grandes questions esthétiques, politiques et morales de leur littérature, celle-ci a gagné en intérêt, en force de proposition, en vigueur. C’est lorsque ses écrivains se sont lus et interrogés, c’est lorsqu’ils ont pris part au débat et réfléchi aux enjeux de leurs différentes écritures, que la littérature africaine francophone, faisant retour et intellection sur elle-même, se regardant sans complaisance, s’est le plus fortement affirmée. Il y aurait quelques exemples notables à donner, mais je n’en retiendrais qu’un seul, qui, par son retentissement et, surtout, l’intérêt qu’il suscite aujourd’hui encore, me semble le mieux illustrer l’importance que la critique entre écrivains revêt dans le questionnement sur la littérature africaine francophone –donc la littérature.

Mais une question, d’abord: en quels termes, aujourd’hui, se formule ce questionnement dans l'espace francophone? En ceux-ci, à peu près: que signifierait une littérature africaine? quelle serait sa spécificité? comment la reconnaître? quel serait son rôle? devrait-elle être engagée ou non? que signifie être un écrivain africain? un écrivain africain peut-il se dire «écrivain tout court»? Peut-il «chanter pendant que Rome brûle»? J’exagère sans doute un peu: il existe d’autres questions fondamentales qui traversent la réflexion contemporaine sur la littérature africaine francophone. Mais celles que je viens de poser sont encore très vives et suscitent de nombreux débats. Or, d’où sortent toutes ces questions relatives à l’identité –c’est bien de cela qu’il est question- de la littérature africaine? De la célèbre critique –voilà mon exemple- que Mongo Beti fit à Camara Laye. Rappelons brièvement l’épisode. En 1953, le romancier guinéen Camara Laye publie L’Enfant noir, un roman largement autobiographique. En 1954, Mongo Beti, dans la revue Présence Africaine, publie un article fameux, intitulé «Afrique noire littérature rose». Il y critique le livre, reprochant à son auteur d’avoir «fermé les yeux sur les réalités les plus cruciales», d’avoir parlé d’une «Afrique belle, paisible, maternelle» au lieu d’instruire le procès du colonialisme et de dénoncer ses affres. L’article fait polémique. Les intellectuels et écrivains africains, Senghor en tête, prennent parti. En creux, la réflexion sur la littérature africaine francophone était déjà posée, et les germes de quelques-unes des questions qui l’agitent aujourd’hui se trouvaient déjà dans l’article de l’immense Mongo Beti. Et peu importe, finalement, que ce dernier fût en tort ou non (il l’était dans le fond, à mon avis); l’essentiel a été qu’en s’engageant, comme écrivain, dans la critique d’un confrère écrivain, il a jeté les bases d’un débat de fond dont la dynamique a, par la suite, contribué à des partis pris esthétiques marqués, en rupture ou plus nuancés. La littérature africaine francophone y a gagné. En théorie et en pratique.

A l'avant-garde des débats esthétiques

Cette forme de critique, non seulement amorce des questionnements esthétiques et éthiques sur la littérature africaine francophone, mais encore, les renouvelle lorsqu’ils sont éculés ou en perte de vitesse. En d’autres termes, si ce sont les écrivains, en se critiquant, qui indiquent les préoccupations qui les travaillent sourdement, ce sont aussi eux, par le même geste, qui défrichent, annoncent, pressentent les enjeux à venir. La théorie littéraire et universitaire, je crois, a souvent un léger temps de retard sur les grandes questions esthétiques autour de la littérature. Cela tient à la nature même de sa démarche. Outre le fait qu’elle vient toujours a posteriori, pour accompagner les œuvres (theôria, en grec ancien, signifie ce qui fait cortège, ce qui accompagne et regarde), il me semble que la théorie explore et développe bien souvent des hypothèses critiques dont les écrivains ont d’abord eu l’intuition.

Dans la littérature africaine francophone, l’exemple le plus frappant de ces écrivains à l'avant-garde de la critique concerne la notion de «migritude». On la doit à l’infiniment honorable Jacques Chevrier, qui est universitaire. Mais avant lui, dans un article que tous les thésards et spécialistes en littérature africaine francophone ne peuvent ne pas citer sous peine de damnation millénaire, l’idée d’une nouvelle vague d’écrivains immigrés, désireux de n’être pas réduits à leurs origines africaines, habitant l’entre-deux culturel qui a été leur condition, et assumant entièrement une subjectivité décentrée par rapport à la terre natale ou maternelle, libre d'aborder n'importe quelle thématique, avait déjà été «esquissée» par Abdourahman Waberi, universitaire lui aussi, mais d'abord écrivain. Qui a lu ses confrères et qui en a tiré une hypothèse peut-être contestable en bien des points (et ô combien contestée, parfois même par les écrivains qu’il incluait dans le groupe) mais dont la postérité a donné lieu à un incalculable nombre de gloses, citations, commentaires, hypothèses, conjectures, réfutations, prolongements, ruptures, analyses.

Qu'en conclure? Ceci: dans l'histoire de la littérature africaine francophone (et c'est vrai pour toute autre littérature), c'est quand les écrivains eux-mêmes se critiquent que le cadavre remue, que l'esthétique est en débat, que des enjeux apparaissent, que des écritures nouvelles apparaissent, que quelque chose d'essentiel se passe.

Constituer une vigie littéraire

Nécessaire, la critique non complaisante entre écrivains l'est parce qu'elle assure la pérennité même de la littérature africaine francophone -je veux dire: sa survie. Car oui: de façon élémentaire, que les écrivains africains de langue française doivent se critiquer entre eux est une question vie et de qualité littéraires.

La littérature vit quand les écrivains en font sérieusement leur affaire. Et que signifie donc «faire sérieusement de la littérature son affaire»? Au premier chef, l'écrire, bien sûr. Mais aussi en parler. Je suis de ceux qui croient que personne, mieux qu’un écrivain, ne sait parler de l’écriture. Et par parler de l’écriture, je n’entends pas la glose savante, mais quelque chose de plus essentiel encore, qui se trouve dans le rapport intime à la langue et dans la manière dont celle-ci parvient à créer de l’émotion. Qui touche à l’artisanat de la langue comme à sa force poétique. Quelque chose, enfin, qui sait voir dans le travail de l'écriture une vision du monde. La littérature et l'écriture ne m'ont jamais paru aussi essentielles, nécessaires, que quand les écrivains eux-mêmes la défendaient avec passion.

Il faut, au sein la littérature africaine francophone, que les écrivains soient les premiers à se pencher sur leurs lettres. Qu'ils en soient les premiers gardiens. Cela implique d'écrire leurs propres livres, mais aussi de parler des livres de leurs contemporains. Etre au courant, en somme, de ce qui se publie, et ne pas craindre d'en parler franchement, d'en rendre compte. C'est ainsi qu'une littérature avance, du moins, garde une certaine vigueur: quand ceux qui la produisent acceptent d'en être les premiers critiques, d'en constituer les premières vigies, d'en former la garde rapprochée. Descendre dans l'arène critique au nom de la littérature, et parce qu'on aime écrire, tout simplement. Parler du rythme des phrases, parler de la vie des personnages, parler de l’opportunité et de la crédibilité des scènes, évoquer le sens de la narration, critiquer le style, s’extasier devant une langue, traquer les tics d’écriture, s’incliner devant une poésie soudaine, déceler les métaphores faibles, tirer son chapeau aux dialogues vifs, fustiger les images banales, honorer un sens de la ponctuation, conchier les clichés faciles, saluer les trouvailles, jalouser telle phrase qu’on a lue sous une autre plume et que l’on aurait aimé pouvoir écrire, s’émouvoir d’un talent. En d’autres termes: se lire et se critiquer parce que l’écriture et la littérature comptent et doivent compter lorsqu’on est écrivain.

De la saine crainte du regard des pairs

L'enjeu de la qualité littéraire doit en premier lieu être posé par les écrivains. En se lisant, en se critiquant régulièrement, ils établissent, sans jamais le formaliser, une espèce de critérium qui, naturellement, haussera la valeur littéraire des livres publiés et maintiendra la qualité à un grand niveau. Aucun auteur, sachant que tel ou tel écrivain reconnu va le lire et le critiquer vraiment, n'osera se relâcher ou céder à la facilité. Chacun mûrira sa phrase. Nul ne se laissera aller. L'émulation entre les écrivains est plus redoutable que la présence des critiques littéraires professionnels, aussi virulents soient-ils; et l'on craint toujours plus le jugement de ses pairs que celui de tiers extérieurs. Il faudrait, dans la littérature africaine francophone, que publier (re)devienne un acte essentiellement inquiet; en sorte qu'au moment de publier, l'auteur reconnu dans le milieu, quels que soient son œuvre, sa réputation, son pedigree, son âge et ses distinctions, qu'il s'appelle Monenembo, Ken Bugul, Tchak, Diome, Mabanckou, Bessora, Sarr (Felwine), Beyala, Alem, Boum, Bofane, Wabéri, Miano etc., comme le celui qui débute, aussi inconnu ou prometteur soit-il, qu'il se nomme Bah, Effah, Elgas, Radjabou, Ondjaaki, Fiston, Lobe etc, puissent éprouver la même crainte et la même excitation: celles d'être lus et jugés par des écrivains. Non pas systématiquement -ce n'est ni concours, ni examen ni procès- mais régulièrement.

Il n'est pas question ici de faire de l'écriture un élitisme; il s'agit de la subordonner à une exigence. Or l'exigence suppose une confrontation, des échanges, des critiques, des attentes, des partis pris, parfois des polémiques, toujours un jugement. Non pas un décret divin, mais un jugement argumenté, appuyé sur des éléments, faillible et contestable sans doute, mais toujours exprimé de manière claire Le défi, naturellement, est que ce jugement soit toujours porté sur un texte et non sur une personne, sur une langue et une esthétique plutôt que sur un Homme., et cela quel que soit le sens de la critique, positif ou négatif.

Ni connivence ni violence: le défi de la justesse

Bien évidemment, cela pose le problème des Hommes, des émotions, de leurs relations. C'est là que les choses se gâtent. La littérature africaine francophone est un petit monde -d'autres diront, pour désigner la même chose, une grande famille. Avec ses retrouvailles, ses fêtes, ses réseaux, ses passages obligés, ses prix, ses lieux sacrés, ses hiérarchies tacites, ses inimitiés tues, ses rivalités secrètes, ses petites jalousies, son linge sale, mais aussi ses grandes amitiés, ses sincères admirations, ses réelles bienveillances, ses histoires touchantes, ses souvenirs heureux. C'est une banalité que de le dire: c'est un milieu qui fonctionne comme une mini-société, dans laquelle des écrivains, des éditeurs, des journalistes, des libraires, des critiques, se fréquentent, s'aiment, se lient, s'allient, se déchirent, se détestent, s'envient, se critiquent en secret, se rendent service, s'aident, se quittent et se trahissent. La plupart du temps, tous les membres du milieu le savent, en discutent parfois en privé, mais parviennent en public à sauver les apparences par de subtils équilibrismes et silences.

Dans un contexte semblable, il est très difficile, certes, pour les écrivains qui se retrouvent lors des mêmes festivals, participent aux mêmes mondanités et raouts littéraires, se rendent aux mêmes salons, font ensemble les mêmes voyages, et qui ont fini par nouer des liens, de se critiquer publiquement (ici, je parle d'une critique qui ne soit pas positive). Et cela peut être compréhensible: les affects entrent toujours, qu'on le veuille ou non, en ligne de compte. L'on a peur de blesser l'ami, l'on craint de déclencher de polémiques, l'on craint de se fâcher, l'on se ménage, l'on se caresse. Parfois au détriment de la vérité quant à la qualité d'un texte. Le grand défi, si les écrivains africains francophones doivent se critiquer, et ils le doivent, sera de faire la part des choses entre le texte, dont le jugement ne doit obéir à aucune bienveillance tronquée ou inimitié personnelle, et l'écrivain qui a proposé ce texte à la lecture.

Il est vrai que rien ne s'oppose plus à la littérature que ce qui l'accompagne comme son ombre et a soutient pourtant: la vie littéraire (qui est absolument nécessaire, qu'on s'entende). Mais il faut se demander, lorsque le conflit se noue, laquelle compte vraiment. Pour ma part, très clairement, il s'agit de la première. Se critiquer entre écrivains, même quand on est amis, est nécessaire et salutaire pour la littérature, encore faut-il savoir le faire en gardant à l'esprit la seule exigence quant au texte. Car elle seule sait garder de la connivence complaisante ou de la rudesse malpolie. Je crois en une critique littéraire débarrassée de l'ego, qui puisse être franche, juste et exigeante sans pour autant sombrer dans l'éloge complaisant ou l'invective violente. Cela ne signifie pas qu'elle doive être tiède, «thèse antithèse synthèse»: le parti pris doit toujours être clair et défendu.

Pour ne pas conclure

L'on me répondra -et l'on n'aura peut-être pas tort- que ce n'est pas le rôle des écrivains de se critiquer. Que leur seule occupation doit être d'écrire. C'est un argument qui a sa légitimité, et que j'entends parfaitement, mais je lui opposerai celui-ci: un écrivain est avant tout un lecteur; et s'il est exigeant vis-à-vis de son écriture, il doit aussi l'être vis-à-vis de ses lectures. C'est par respect élémentaire pour la littérature, par amour pour son art, qu'il doit lire et critiquer. Il y a quelques chose de très confortable à ne pas dire son avis. Quelque chose de très dangereux aussi, car ce n'est que parce qu'on se tait que les mauvais livres peuvent proliférer, que la qualité peut baisser, que n'importe quoi peut se publier. Or, si les écrivains ne sont pas les plus légitimes et les mieux indiqués pour prendre fait et cause pour leur art, qui donc l'est? Oui: j'appelle à un certain engagement: un engagement esthétique et critique, le seul qui vaille vraiment à mes yeux, car le seul qui fasse l'honneur de ce que j'aime et tiens pour essentiel.

Reste désormais à savoir si les écrivains africains francophones en seront capables. De critiquer leurs pairs et -ce qui est autrement plus difficile pour leur ego- de se faire critiquer par eux. L'on verra.

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Deux-puces (15)

3 Septembre 2016 , Rédigé par Mbougar

Je me souvenais parfaitement du « fait abominable » que le regretté Al Qayyum avait mentionné dans son ultime prêche. Cela s’était passé dans le quartier, non loin de chez moi. Les images de cet épisode fluaient encore dans mon esprit, claires. Comment les oublier ?

C’était il y a deux ans.

***

—Qu’est-ce qui se passe ? avait demandé un vieillard qui arrivait.

—Qu’en sais-je ? avait répondu une femme qui était déjà là.

—Il n’y a pas de rumeur ? On sait toujours à peu près ce qui se passe quand il y a un attroupement pareil, reprit le vieillard, qui étirait le cou pour mieux voir, par-dessus ou à travers les centaines de têtes, bonnets, foulards, gourdins brandis, coutelas agités et poings levés qui le séparaient de ce qu’il devinait être l’origine de la cohue.

—Je ne sais pas, avait répliqué la femme. J’ai vu la foule et j’ai suivi son mouvement. C’est toujours ainsi qu’il faut faire.

—C’est vrai. Mais il devrait quand même y avoir une rumeur.

—Il y en a une, avait dit un homme qui était à côté des deux autres, qui avait entendu leur échange, et que l’envie de divulguer la rumeur démangeait manifestement.

—Quelle est-elle ? firent avidement les deux autres.

Le détenteur du secret prit alors un air tragique et sublime avant, dans la diction dramatisée d’un Boileau lors d’une oraison funèbre, de parler.

—Ce sont eux.

—Eux ?

—Eux.

—Dans la maison ?

—Dans la maison.

—Seuls ?

—Non, les policiers sont à l’intérieur, et les protègent.

—Ils sont combien ?

—Les policiers ?

—Non, pas eux.

—Eux ?

—Eux.

—Neuf selon certains. Quatorze selon d’autres.

—Pas possible. Dieu nous vienne en aide. Il faut les faire sortir.

—C’est ce que les gens essaient de faire, mais la porte est blindée apparemment. On ne peut pas la défoncer.

—Les fenêtres ?

—Il n’y en a pas. Il n’y a que la porte.

—Elle va céder.

—Il faut qu’elle cède vite, parce que je crois que les renforts de la police ne vont pas tarder, et là, on ne pourra plus rien faire. Thiam, le sidérurgiste, et Walo, le menuisier, sont là. On est allé les chercher dès qu’on a vu que la porte était trop solide ; ils sont venus avec tout leur matériel pour tenter de l’ouvrir. J’ai bon espoir qu’elle s’ouvre.

—Que Dieu t’entende, fils.

Ils s’étaient tus, et avaient regardé, avec une inquiétude compliquée d’espoir, vers la porte de la superbe villa dans laquelle les « eux » étaient enfermés. Une foule grouillait sur la place, drue, pustuleuse, compacte. On ne distinguait plus les silhouettes, mais un mouvement indivis ; plus les atomes insécables, mais l’élan uni de leur déplacement dans le clinamen. La foule avait pris corps. Et ce corps, ce corps immense et monstrueux frémissait, inquiet et excité, dans le crépuscule. L’heure était grave ; le suspens, insoutenable ; la porte, détestée. Etrangement, alors qu’en de pareilles circonstances, souvent, une rumeur diffuse recouvrait l’espace, l’assiégeant totalement pour en devenir le bourdon, tout était ce soir-là silencieux. Les enfants seuls piaillaient, touchés par cette grâce monstrueuse qui les soustrayait à la lourdeur de certains moments. Hormis eux, tous les autres se taisaient, solennels, portant chacun le plus beau masque de tragédien qu’il eût. Les regards, les respirations, toutes les prières étaient tendues vers la porte, sur laquelle Thiam et Walo exerçaient leurs plus aigus talents. Tout le monde ne les voyait pas à l’œuvre. Mais chacun sentait, à l’ardeur des coups de marteau qu’on percevait, à la flamme d’un chalumeau qui projetait dans l’air un halo de lumière déterminée, aux multiples effets visuels et sonores que leurs outils produisaient, que les deux artisans, unis, déployaient contre la fatidique entrée toute leur science. A l’évidence, ils étaient sous pression, mais travaillaient. Les minutes passèrent. La porte ne cédait pas.

Il est vrai qu’elle était héroïque, la porte. Depuis que le commissaire Kabir, sous la pression populaire, l’avait refermée in extremis, elle tenait bon, imputrescible, dédaigneuse et tranquille. Presque insensible, d’abord, aux épaules massives qui avaient tenté de la défoncer et aux coups de pieds qui avaient essayé de l’enfoncer, et indifférente, ensuite –mais pour combien de temps ?- à l’attirail chirurgical et à l’acharnement clinique des deux ouvriers.

J’étais là. Le mouvement de la foule, j’avais été l’un des premiers à le suivre. Elle était passée sous mon balcon peu avant le crépuscule, au moment où, comme chaque soir, j’attendais que des choses extraordinaires se passent dans ce quartier qui avait déjà été le théâtre de tant d’aventures. Je sentais confusément, ce soir-là, que quelque chose était à l’œuvre. Mon intuition pour les drames ne me trompait que rarement. Je m’étais alors assis au balcon, attentif à tout frémissement du monde. Je guettais dans le ciel qui s’assombrissait un signe, une trajectoire, un bruit qui eussent pu me révéler ce qui se préparait. Et, soudain, surgie de nulle part, la foule. Les cris, les grognements, les vociférations, les proférations d’injures où tant de vagins de mères étaient mis au supplice, tout cela, la rumeur, en somme, de haine naissante que ce cortège emportait dans son sillage, comme le char d’Apollon le soleil, m’avait séduit. La haine, à mes yeux, est comme la tempête : je jouis davantage de l’atmosphère qui la précède que de l’instant où elle éclate. Or, cette foule qui était passée sous ma fenêtre couvait allègrement une haine grandiose, nerveuse et palpable, électrique et noire; c’était beau ; je m’y étais mêlé dans une jubilation sincère. Nous avions marché jusque devant la villa, où l’attroupement se formait à peine. J’avais eu le temps de voir arriver le commissaire Kabir à bord du fourgon de la police, duquel dix plantons armés étaient sortis. Je l’avais vu discuter avec un homme d’un certain âge, le chef de quartier. J’avais même pu saisir quelques mots de leur dialogue :

—Ils sont combien à l’intérieur ?

—Je ne sais pas, inspecteur…

—Commissaire.

—Commissaire. Je ne sais pas, mais si vous ne les sortez pas immédiatement, nous les trouverons à l’intérieur, nous les sortirons, et Dieu seul peut dire ce qui pourrait leur arriver. Les gens sont choqués et en colère.

—Nous ferons le nécessaire, en attendant, calmez-vous.

—Je suis calme, mais je ne peux pas calmer tout le monde.

—Faites au mieux. Qui est l’homme qui a lancé le signalement ?

—C’est le vieux Massamba Ndoye, un notable du quartier, leur voisin. Cela faisait plusieurs mois qu’il les voyait rentrer et sortir de cette mystérieuse villa dont personne dans le quartier ne savait rien. Elle a été construite en quelques mois seulement. On supposait qu’elle appartenait à un de ces nouveaux riches du régime. Mais le vieux Massamba Ndoye a eu des soupçons très vite. Dès que la maison a été terminée, il y a eu des entrées et des sorties suspectes. Il a eu la confirmation aujourd’hui.

—Il les a vus ?

—Non. Mais on ne se trompe pas sur ces choses-là. Il suffit de les regarder. Comment ils s’habillent, comment ils parlent, leurs manières. Ces choses-là ne mentent pas. Aujourd’hui, le vieux Massamba Ndoye les a entendus. Ils projetaient… Des choses, subhanallah. De la pourriture, vraiment. Ce sont eux.

—Très bien. Nous allons entrer, les sortir, et les emmener au poste, comme c’est prescrit par la loi. Ils seront jugés.

—Oui, mais faites vite. La colère monte.

Puis, précédé de ses dix hommes, le commissaire Kabir avait franchi la porte, qui n’était alors pas encore verrouillée.

Celle-ci n’avait alors toujours pas cédé. Mbalo et Thiam s’acharnaient.

Nous avions tous dû, massés dehors, attendre de longues minutes avant que le commissaire et ses adjoints ne ressortent. Ils en escortaient cinq -ni neuf ni quatorze, mais cinq- tous torse nu. Ils puaient leur abominable pratique; sur leur visage, je lisais tantôt l’arrogance, tantôt l’innocence et, parfois, furtivement, la terrible peur de la mort qui les guettait, tapie dans chaque regard de ces centaines d’hommes –nous- qui les attendaient et les haïssaient. A leur vue, la foule n’avait plus pu se retenir, et avait explosé en une formidable clameur : « Ce sont eux ! A mort ! ». L’on eût cru le colisée réclamant la tête d’un gladiateur à quelque César, ou Jérusalem celle du Christ à Ponce Pilate. Et si le commissaire Kabir, devant la soif de mort qui menaçait, n’avait pas eu le réflexe et la lucidité de crier à ses hommes de se replier immédiatement dans la villa, ils eussent tous été déchiquetés, brisés.

Retirés dans l’antre du vice devenu bastion de fortune, les policiers avaient attendu, avec eux, que d’éventuels secours arrivassent. Mbalo et Thiam avaient continué à travailler : s’ils réussissaient, et que la porte s’ouvrait avant que ne viennent ces renforts, cinq hommes mourraient.

J’étais au cœur de la foule. Mieux : j’étais en ses entrailles, dans le bouillonnement et le remugle desquelles j’essayais de lire l’avenir. Une voix avait soudain brisé le silence, et lancé : « à mort ! » dans la nuit jeune encore. Toute la place lui avait fait chœur, et je m’y étais joint, soumettant mes poumons et mes cordes vocales à un supplice pire que les cigarettes le leur faisaient endurer : « A mort ! A mort ! A MORT !». Mbalo et Thiam, galvanisés, avaient semblé retrouver de l’ardeur. Les coups sur la porte se firent plus incisifs, la flamme du chalumeau dansa de plus belle. Le vacarme de la colère succéda à l’anxiété du silence ; la fureur hurlait désormais. Le dénouement était proche.

Les secondes qui avaient suivi avaient été une concaténation d’événements comme ces scènes extraordinaires seules savaient en offrir. D’abord, l’on avait entendu la sirène de la police. Les renforts arrivaient : montés sur un camion dont la seule vue effrayait, les terribles éléments du GMI rappliquaient, semblables à une funeste cavalerie sortie des enfers. La multitude, alors, avait trahi un mouvement d’hésitation : fuir pour éviter les matraques des épouvantables GMI ou rester et se battre jusqu’au bout pour mener à son terme le siège? Le flottement n’avait pas eu le temps de gagner les cœurs : à peine était-il né que la porte, tandis que le camion des renforts se garait et que les membres du GMI s’apprêtaient à charger, s’était lourdement effondrée. Thiam et Walo avaient réussi ; leur mission accomplie, ils s’étaient aussitôt écartés : leur gloire serait fêtée plus tard. L’heure était à l’affrontement.

Celui-ci, comme toutes les bonnes luttes, n’avait duré que quelques minutes. J’avais battu en retraite de quelques mètres, terrorisé par l’attaque des GMI. Ceux-ci n’avaient pas failli pas à leur réputation : ils bastonnaient, matraquaient, frappaient, mordaient, poursuivaient, luxaient indifféremment des épaules ou des mâchoires ; ils avaient fendu la foule désorganisée comme Moïse la mer rouge. Leur terre promise : la maison, dont la porte était tombée.

Un GMI, que ma fuite n’avait manifestement pas satisfait, avait accouru dans ma direction, l’œil torve et le gourdin avide. Je n’avais eu d’autre choix que d’interrompre mon observation et fuir vers des havres plus lointains. Le désordre avait fait la loi, et, à bonne distance du lieu de la lutte, je ne sus plus qui l’emportait. Les signes, indécis, s’étaient de nouveau parés de secrets. Mais lorsqu’enfin, quelques minutes plus tard, le calme fût revenu et la poussière retombée, nous y avions vu tous plus clair. Sous bonne garde, le commissaire Kabir et ses hommes, éprouvés mais vivants, escortaient quatre hommes vers un petit fourgon qui devait les conduire au commissariat. Quatre. Le cinquième, quant à lui, n’avait eu la chance de ses camarades. Il n’avait pu être protégé de la vindicte. Celle-ci, avant que les GMI aient pu rentrer et l’arracher à ses griffes, s’était emparée de lui.

Je le revois qui gisait là, au milieu de la place, crevé comme un vieux porc.

La nuit était complètement tombée. La foule commençait à se disperser, apaisée. Elle en avait au moins eu un. Un sur cinq. Ratio faible, dont on se contentait cependant : c’était après tout une moisissure en moins ici. On maudissait néanmoins les GMI : sans eux, on aurait fait carton plein. Mais ces malédictions étaient brèves, et n’avait pas suffit à assombrir le résultat de la chasse, dont il fallait savoir se réjouir.

Comme les autres, je m’apprêtais à rentrer. Avant de repartir, cependant, j’avais jeté un dernier regard vers l’homme étendu au milieu de la rue. Il semblait désormais sans forme : c’était un tas de matière enveloppé par la ténèbre, un monceau de chair qu’on ne pouvait plus circonscrire. Plus même qu’étendu, tout son corps m’avait semblé répandu partout, sans tenue, sans périmètre. Ses entrailles se vidaient sur le sol, mais il n’y avait plus rien à lire là-dedans. Aucun avenir voilé, aucune signification ésotérique, rien à interpréter, c’était clair et limpide : du sang et des entrailles, de l’intestin grêle et du gros intestin empoussiérés, de la bile ensablée, de l’humain en refroidissement, de la chair brisée, de la gueule cassée. Du réel. Rien à interpréter. Il était mort. Mais mieux valait-il, avais-je alors pensé, être un góor-jigéen mort qu’un autre qu’on devait juger. Je m’étais dit que ses quatre camarades l’enviaient certainement, au fond de leur cellule où, en attendant que la justice leur fît un sort, les affreux GMI leur en réservaient un autre auquel ils devaient préférer l’enfer.

Puis les premiers journalistes étaient arrivés pour savoir ce qui s’était passé. J’étais rentré chez moi, en songeant que pendant très longtemps Thiam et Walo seraient les nouveaux héros du quartier. Sans naturellement oublier le vieux Massamba Ndoye, qui avait donné l’alerte.

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Carnets littéraires (14): Sur le livre essentiel

30 Août 2016 , Rédigé par Mbougar

Une question m’obsède ces derniers jours : combien de livres porte-t-on en soi ?

Je veux parler des vrais livres, ceux dans lesquels l’on réussit à dire quelque chose de fondamental. Peut-être même, avec un peu de chance, une part de vérité. Part de vérité de soi, éclat de vérité d’une condition, que l’on ne rencontre qu’après une descente radicale —et dangereuse— au fond de l’être. Alors, combien de vrais livres ? Combien d’œuvres capitales, capitales parce nées au bord de la mort, capitales parce nées de l’abîme lui-même, celui à côté duquel tant d’écrivains (d’artistes) marchent (ou prétendent marcher, car la seule proximité de ce gouffre est déjà risquée) mais dans lequel si peu descendent ? Combien d’œuvres essentielles ?

Mon intuition me porte à dire qu’on en a qu’une seule, lorsque l’on est un vrai écrivain. Un seul grand livre dans le ventre —c’est déjà beaucoup. Il peut certes y avoir —et c’est souvent le cas avec les grands Maîtres— beaucoup de chefs-d’œuvre, plusieurs grands livres qui composent la symphonie finale de l’écrivain, de nombreuses étoiles qui forment une brillante constellation. Mais de tous ces chefs-d’œuvre, parmi tous ces grands livres, entre tous ces brillants astres, je crois qu’il y en a toujours un qui est allé plus loin que les autres ; un, pour ainsi dire, qui est revenu de plus bas. Ce dernier n’est pas nécessairement le plus connu, le plus commenté, le mieux vendu, le plus primé, le plus étendu. Mais il est, à coup sûr, celui où l’écrivain aura été au plus près —et au meilleur— de lui-même, de ses souffrances, de ses obsessions, de ses peurs, de ses espoirs et, naturellement, de sa langue et de son génie. Je crois que dans la galaxie de toute œuvre, il y a un soleil, pas toujours brillant, mais autour duquel, pourtant, secrètement, gravitent toutes les autres planètes. Ou, pour filer une métaphore musicale, il existe dans l’air que joue une œuvre un motif central, à partir duquel l’œuvre se déroule en une série de variations.

***

Ce que je dis là est très subjectif, donc contestable. Ce n’est qu’une intuition. Mais si elle n’est pas tout à fait juste ou justifiable, je suis fondé à ne la croire pas entièrement fausse, et cela, au moins, pour une raison toute simple, peut-être naïve : aucun écrivain n’écrirait plus d’un livre, s’il n’avait le sentiment de n’avoir pas touché à l’essentiel avec celui-ci. Il y a sans doute, là, un banal phénomène lié à cette insatisfaction perpétuelle qui, dit-on, hante les artistes —encore qu’il y en ait que leur vanité porte à croire que chacun de leurs livres est un chef-d’œuvre absolu— ; mais, indépendamment du perfectionnisme de l’écrivain, je crois que la dynamique qui conduit celui-ci à chercher, livre après livre, à écrire celui qui sera le plus grand de tous, tient aussi à l’énergie à l’œuvre dans l’œuvre ; je veux dire : à l’appel que chaque livre écrit lance au suivant, à celui qui va s’écrire. Et cet appel désespéré, mais fraternel, dit : « ce n’est pas moi qui ait dit l’essentiel, mais j’espère que ce sera toi ». Il y a, plus qu’une cohérence, une profonde solidarité, presque un amour entre les livres, dont le sens, la raison d’être, est l’écriture de l’essentiel. Je conçois l’œuvre comme un grand séisme qui cherche à faire émerger la vérité de ses propres entrailles ; un séisme dont chaque livre serait une secousse —une réplique— répondant et faisant appel à une autre. Ce n’est pas seulement l’écrivain qui cherche à écrire son grand livre ; ce sont ses livres eux-mêmes qui dialoguent les uns avec les autres, et cherchent à accoucher celui qui sera le meilleur d’entre eux.

Et pourtant l’œuvre, l’œuvre en train de se bâtir, l’œuvre comme succession d’œuvres, me semble moins être une addition qu’une soustraction de livres, chacun d’eux constituant un livre de moins dans l’entreprise de recherche du Livre essentiel. Je ne crois pas que ce soit par l’addition ou par la multiplication des livres qu’on arrive à écrire le plus essentiel de tous ; c’est au contraire par la soustraction. Chaque livre doit se soustraire, s’effacer, pour que l’œuvre puisse arriver à sa vérité. L’œuvre est une suite de sacrifices rituels et symboliques. Dans sa dynamique (celle de l’œuvre), tout livre écrit doit mourir ; tout livre écrit est mort —mais le sens d’un sacrifice rituel est précisément de postuler que la mort est toujours vie, et vie plus féconde. Ainsi, l’œuvre, de livre en livre, opère, et j’emprunte ici le vocabulaire issu de la phénoménologie husserlienne, une « réduction éidétique », une réduction vers (à) l’essence.

***

Tout ceci me mène à une question difficile : quand l’œuvre essentielle vient-elle ? Quand est-elle écrite ? Et comment sait-on que c’est elle ?

Une chose est certaine : il est préférable que l’écrivain ne le sache pas. Car sinon, il arrêterait d’écrire. Soit en disant adieu à l’écriture pour se murer dans le Silence, l’essentiel étant dit pour lui (je songe à tous ces écrivains qui, après quelques livres, ont choisi de se taire, de ne plus publier, voire de ne plus écrire). Soit en continuant d’écrire, mais des livres faibles, sans importance, anecdotiques, ce qui est aussi une manière —la pire— de cesser d’écrire, puisque l’Absolu n’est plus en jeu. D’où ce paradoxe : l’écrivain cherche ardemment ce qu’il ne doit pas trouver sous peine de ne plus écrire. Il cherche donc à vie, jusqu’à la toute fin, jusqu’à l’ultime œuvre.

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Ce sont toujours les lecteurs qui choisissent, dans l’œuvre d’un écrivain, le livre qui leur paraît essentiel. Et ce dernier n’est jamais que celui qui aura, le mieux, réussi à s’adresser à leur subjectivité, le mieux, coïncidé avec leur expérience, le mieux encore, exprimé leur être profond. Evidemment, d’un lecteur à l’autre, le choix du livre essentiel variera. Mais si chaque lecteur peut désigner un livre différent, est-ce à dire que le relativisme l’emporte, et que l’existence d’un livre fondamental soit une chimère ?

***

Je ne puis m’y résoudre. Je crois en l’Absolu, et en l’Absolu de la littérature. Qu’on m’accorde donc le si connu et si baudelairien droit de me contredire. L’écrivain, le véritable, sait toujours. Lui seul peut savoir. Il sait quand il a écrit son livre essentiel. Mais au lieu de se taire —le courage de faire Silence en littérature n’est pas à la portée de tous, seuls quelques uns le possèdent— il continue d’écrire. Non pas comme je l’ai dit un peu plus haut, parce que l’Absolu n’est plus en jeu (il faut être un piètre écrivain, un écrivain déchu, pour écrire sans plus croire en l’Absolu), mais parce qu’il essaie de retrouver, quand bien même il sait n’avoir aucune chance de le rencontrer de nouveau, le sentiment de l’essentiel. Je corrige donc : si l’écrivain écrit plusieurs livres, c’est qu’il cherche ardemment à retrouver ce qu’il sait ne pouvoir trouver qu’une seule fois. C’est par idéal qu’il s’obstine. Par rêve qu’il s’échine. Tous les livres qui précèdent ou suivent le livre absolu sont ainsi tendus vers lui : les premiers l’appellent et les seconds le regrettent. Tous, cependant, en ce qu’ils tendent vers cet Absolu à venir ou déjà passé, peuvent être beaux.

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Deux-puces (14)

24 Juin 2016 , Rédigé par Mbougar

L’élan de ma foi retrouvée n’était pas encore brisé, tant et si bien que j’allai encore à la mosquée le vendredi. Il faut dire, aussi, pour ne pas tout mettre sur le compte de ma foi, que mon père, la veille, m’avait appris qu’El Hadj Abou Moustapha Ibn Khaliloulah « Al Qayyum » était de retour, et qu’il avait demandé à un maximum de fidèles de venir à la prière de ce vendredi. Il avait, semblait-il, un message de la plus haute importance à délivrer.

La mosquée était remplie ; il faisait chaud ; on suffoquait. Il y avait tant de monde que des centaines de fidèles, qui n’avaient pu prendre place à l’intérieur de la mosquée, pourtant assez grande, n’avaient eu d’autre choix que d’occuper tous ses abords, sous le soleil, à même la rue, au point de bloquer la circulation. La petite mosquée des femmes elle-même, qui jouxtait la grande –car, bien sûr, les femmes n’avaient pas le droit de prier dans le même lieu que les hommes— cette petit mosquée elle-même, donc, qui pourtant n’était jamais pleine, refusait du monde. J’avais quant à moi, sur recommandation de mon père, pu avoir une place à l’intérieur de la mosquée, en venant trois heures avant l’heure habituelle de la prière. Je fus tout de même au septième rang. Il y avait en tout cas quelque chose que cette présence massive des fidèles, plus massive qu’à l’accoutumée, prouvait : Al Qayyum demeurait la grande référence religieuse du quartier. La star.

Il apparut.

Il semblait épuisé, tout au fond de la fatigue. Il y avait une ombre sur son visage où, déjà, la silhouette d’un ange sinistre déployait ses ailes noires. Ses yeux, jadis vifs et durs, étaient désormais éteints. On eût dit le dernier crépitement d’un feu dans l’âtre d’un vieux fourneau. Il lui restait cependant assez de forces pour se mouvoir, quoique faiblement, et soutenu discrètement, d’un côté, par un de ses chambellans. Il s’installa sur la chaire où il avait pendant quarante ans trôné sans partage et avec majesté, mais qui soudain paraissait trop grande pour lui, l’engloutir. Le prêche allait commencer. A cet instant, un homme chauve (une calvitie horriblement laide), grand, au long visage, et dont le regard était un peu bovin, vint se placer à côté d’Al Qayyum, légèrement en retrait. Je compris immédiatement qui était cet homme et quelle était sa fonction : c’était un jotalikat.

***

Digressions sur les jotaalikat.

Curieux personnages, en vérité, que les jotalikat, qui m’ont toujours fasciné. Littéralement, je pourrais traduire jotalikat par « transmetteur », ou « passeur ». Et que fait-il passer, que transmet-il ? Un message qui, à l’origine, n’est pas assez audible, dont le volume sonore est trop faible pour qu’on l’entendît de loin. Plus que de simples transmetteurs, les jotalikat sont des amplificateurs du son, des haut-parleurs humains, des porte-voix. Singulière tâche, dont ils s’acquittaient pourtant avec probité, et même, nous l’allons voir, quelque talent. Les jotalikat interviennent régulièrement auprès des dignitaires religieux (ou, plus rarement, politiques) quand ceux-ci sont fatigués, affaiblis, trop âgés ou malades, mais qu’ils doivent néanmoins tenir un discours devant du monde, dans un endroit où la qualité de l’acoustique n’est généralement pas optimale. Pour que tout le monde les entende alors, ces dignitaires se servent de leurs fidèles intermédiaires, chargés de transmettre leur parole et leur vérité. Je ne peux cependant m’empêcher de penser, non sans malveillance, que ce n’est pas seulement à cause de quelque handicap qu’ils ont recours à ce procédé. Il y a une coquetterie de cette pratique, chez ceux qui détiennent le pouvoir. Il faut voir le marabout, pompeusement, fastueusement vêtu, pencher négligemment la tête, avec un air à la fois pénétré et vaguement méprisant, vers l’oreille alertée du jotalikat, et lui murmurer nonchalamment quelques mots. Il y a là une amusante coquetterie de vieux monarque : c’est le communiqué gouvernemental, le décret royal, la recommandation religieuse dans leur version instantanée ; c’est le guide qui assiste directement à la publicité de sa parole, presque à son sacre. Je soupçonne ces monarques, là aussi avec un peu de fourberie, d’ignorer volontairement l’existence et les performances du micro.

Mais le plus amusant dans tout cela n’est pas tant l’attitude du marabout que celle du jotalikat ; ce dernier, tandis qu’on lui marmonne à l’oreille des vérités, adopte un air plus pénétré et grave encore que le guide religieux lui-même. Chez ces gens, la conscience professionnelle est une affaire sérieuse. Ils écoutent donc, attentifs, hochant parfois religieusement la tête, le regard philosophe et perdu dans le lointain. Cela dure quelques secondes –celles de la confession ; puis arrive le moment de gloire du jotalikat : celui où il se redresse, gonflé de fierté et écrasé (de bonheur) par la conscience de sa tâche, regarde la masse accroupie des fidèles, prêt à devenir la bouche, la voix du Puissant. L’intervalle qui sépare le moment où il finit d’écouter de celui où il parle est le summum de sa fierté, le Kilimandjaro de son bonheur. Ensuite seulement vient le moment où il fait son travail, celui où il transmet.

Je dis bien « transmet » et non point « redit ». Car le jotalikat ne répète pas : quoiqu’il en ait parfois l’apparence, il n’est pas un perroquet ; sa répétition n’est pas du psittacisme. Loin de là : le jotalikat est un griot qui n’en a pas le talent, un maître inaccompli de la langue, un poète mineur et frustré. Il rêvait d’être un virtuose du langage, il n’est hélas que jotalikat ; il voulait éprouver la gloire de l’auteur, il n’a malheureusement droit qu’à l’humble rôle de coulisses du transmetteur. Tragédie d’un destin artistique brisé. Cela ne signifie pas, cependant, que le jotalikat manquât de talent ; il en possède certes, mais point assez pour devenir un communicateur reconnu. Alors il exerce comme il peut ce qu’il a de talent dans l’art du langage dans son métier de jotalikat. Au lieu de simplement répéter les mots du marabout, il les orne, les enrichit, les embellit. Il imprime au sobre et austère discours du religieux les élans stylistiques et lyriques de la Rhétorique. Orateur déchu, le jotalikat se rattrape avec le seul matériau de langage dont il dispose pour se mettre en valeur : le discours du guide. Il prend ainsi des libertés voire des licences rhétoriques avec le discours original et originel du Puissant, qu’il transforme, parfois avec une surprenante audace, mais toujours dans la limite du raisonnable, bien entendu. Le jotalikat exagère, maître ès hyperbole ; il sous-entend, spécialiste de la litote ; il enjolive, déplie, allonge, fait courir la phrase : si le marabout met en garde, le jotalikat terrorise et menace, si le premier conseille et recommande, le second oblige et contraint, celui-ci répond presque avec autorité quand celui-là n’avait fait que questionner avec doute. L’acte de transmettre est l’occasion pour notre homme de se défouler : c’est sa vengeance poétique, sa revanche sur la chienne de vie. Parfois, il arrive que les fidèles massés près du marabout entendent ses mots murmurés, qu’ils ne reconnaissent plus une fois que le jotalikat s’en est emparés. Certains jotalikat exagèrent même tellement que des marabouts, pourtant flegmatiques, semblent surpris devant leur message transformé. Ainsi ce guide religieux célèbre et influent du pays qui, un jour, en direct à la télévision, face à la furie re-créatrice de son jotalikat, lui dit, après une envolée particulièrement poétique de ce dernier, assez distinctement pour que le pays entier l’entendît : Sa waay, yook nga tuuti dé (Mon ami, tu en as rajouté un peu…) ; ce que le jotalikat n’a pu s’empêcher de transmettre, toujours avec style, bien sûr : « Seriñ bi nee na li may yook xaw na baré, wayé cux na » : (le guide a dit que j’en faisais peut-être un peu trop, mais que c’était très agréable…)

Cependant, malgré tout, le jotalikat a une importance capitale dans nos systèmes traditionnels de communication : c’est dans et par sa bouche que la parole du monarque, du marabout, du dignitaire, se réalise pleinement, s’accomplit comme Parole aux yeux des sujets ou des fidèles.

***

Al Qayyum se pencha légèrement vers sa gauche, où le jotalikat était déjà prêt. Du rang où j’étais, je ne distinguais que confusément, par bribes, les mots d’El Hadj Abou Moustapha. Mais son jotalikat se chargeait de les crier par la suite. Voici à peu près l’intégralité du discours, dans sa version originale, murmurée, et dans sa version transmise, gueulée :

—Je salue chaque homme ici présent par (inaudible)… Je suis heureux de (inaudible) vos prières m’ont aidé.

—El Hadj Abou Moustapha Ibn Khaliloulah al Qayyum a dit qu’après avoir rendu grâce à Dieu et à son prophète Mohammadou Rassoulalah, il vous salue chacun, homme, femme, enfant, vieux, par votre nom et votre prénom. Il a dit qu’il était comblé de joie de vous revoir si nombreux, et vous remercie être venus répondre à son appel. Il s’excuse profondément de n’avoir pu venir diriger la prière du vendredi passé. Comme vous le savez, il était un peu malade, mais demeure convaincu que vos prières l’ont beaucoup aidé.

—Je suis encore un peu malade, mais (…) pour parler de quelque chose dont El Hadj Majmout Gueye a parlé (…) on me l’a rapporté.

—El Hadj Abou Moustapha Ibn Khaliloulah al Qayyum a dit qu’il se sent encore légèrement malade, sa poitrine le fait toujours souffrir, mais qu’il tenait absolument à être parmi nous aujourd’hui. Heureusement, les médecins lui ont donné la permission de sortir, et c’est tant mieux, car il souhaiterait parler d’un sujet dont l’imam du vendredi dernier avait déjà parlé dans son prêche, dont il a pu prendre connaissance.

—Ce sujet concerne les homosexuels.

—Ce sujet grave, qui nous concerne tous en tant que musulmans, en tant que sénégalais, en tant qu’esclaves du Seigneur, c’est le terrible sujet de ces créatures malfaisantes et habitées par le Diable : les homosexuels.

—Vous vous souvenez tous qu’il n’y a pas si longtemps (quinte de toux…), cinq homosexuels ont été surpris en train de s’adonner à luxure. Ce fait abominable, selon moi, a déclenché une série diabolique où des homosexuels faisaient des actes contre-nature, absolument interdits dans l’islam.

—El Hadj Abou Moustapha vous rappelle, même s’il est certain que vous avez tous ce fait en mémoire, qu’il y a, une bande d’homosexuels a été surprise en pleins ébats. C’était une partouze abjecte, qui a été à l’origine d’une très longue série de scandales, de blasphèmes, d’horreurs où ces homosexuels, fils de la malédiction, bâtards, race dégénérée rongée par la luxure, chiens, vers, ténias, mollusques, mille-pattes, que Dieu les brûle en enfer, ont été surpris en train de forniquer honteusement. Ces actes sont contre-nature, contre la décence et la pudeur religieuses, contre la beauté et les valeurs de l’islam. Ils sont absolument interdits par notre Seigneur.

—Ces homosexuels ont eu de la chance, on les a seulement mis en prison. Le juge a été trop clément. Si on avait suivi les préceptes religieux, qu’on doit (…) on aurait dû les tuer.

—El Hadj Abou Moustapha regrette que ces homosexuels démoniaques aient seulement été mis en prison. Ce juge qui les a condamnés ne faisait-il pas lui-même partie du lobby qui les protège ? N’a-t-il pas fait semblant de les envoyer en prison pour les garder en vie ? Car si on avait suivi les préceptes de la loi islamique fondamentale, ils auraient dû être tués, tout bonnement. Aujourd’hui, le sujet est toujours d’actualité parce qu’on n’a pas été assez ferme.

—Les goór-jigéen doivent être écartés de notre société. Et s’ils refusent de partir, on les (…) par la force à rejoindre le silence des cimetières. Il faut tout simplement les éliminer de la vie. C’est ce que la Charia prescrit.

—Il faut tuer tous les homosexuels !

—Sur ce problème (effroyable quinte de toux) pas de discussion possible, pas de discussion envisageable avec qui que ce soit. Nous ne connaissons pas ça !

—Devant tous ceux qui s’imaginent que la discussion est la solution devant le fléau homosexuel, El Hadj Abou Moustapha répond qu’il n’y a pas lieu de débattre. On doit les supprimer, les chasser ! Dieu nous le recommande, à nous musulmans. Le Sénégal, grâce à Dieu, n’a jamais connu l’homosexualité dans son histoire. C’est quelque chose d’illicite, mais qui ne vient pas de chez nous. C’est quelque chose que nous ne connaissons pas !

—Il faut prier Dieu pour qu’il nous aide à ne pas perdre le chemin de la foi. Il faut redoubler de prières, pour que Dieu ne nous oublie pas.

—Il faut les tuer tous !

—Il est écrit que l’un des signes annonçant la fin du monde, c’est la multiplication des homosexuels. En Occident, ils ont le droit de se marier. Des musulmans les défendent. Et Dieu lui-même, qui a déjà tout vu, a dit que (…), beaucoup de musulmans se lèveront et les défendront, reniant leur foi et leur prophète. (…). Ne soyons pas ces musulmans impies. Défendons notre religion, nos valeurs, nos traditions.

—La fin du monde n’est plus loin, mes frères musulmans. Les homosexuels sont partout. En Occident, ils ont maintenant le droit de se marier entre eux. Et ce qui convainc davantage El Hadj Abou Moustapha Ibn Khaliloulah Al Qayyum de l’imminence de la fin du monde, c’est qu’il y a des musulmans, des gens qui prétendent être musulmans, qui défendent de plus en plus les goór-jigéen. Ces faux musulmans ne valent pas mieux que les homosexuels. Le jour du Jugement dernier, que diront-ils à leur Seigneur ? Ils iront en enfer, en même temps que ceux qu’ils défendaient sur terre en oubliant l’au-delà. Au-moment de traverser le Pont du Destin, ils tomberont dans les limbes profondes et brûlantes du grand Brasier ! Il ne faut pas être comme ces impies, ces apostats. Il faut défendre nos valeurs, notre religion, notre Dieu.

Al Qayyum, visiblement à bout de forces, formula quelques prières. Quelques minutes plus tard, son état sembla s’aggraver. On appela une ambulance, qui eut beaucoup de mal à arriver à la mosquée, étant donné le monde qu’il y avait au dehors. Il fallut que le brave jotalikat, s’emparant du micro dont usait le muezzin pour appeler fidèles, donnât d’autoritaires instructions pour qu’on libérât l’accès à l’entrée de la mosquée au véhicule. On y mit un Al Qayyum moribond, accompagné de deux chambellans, puis l’ambulance repartit aussitôt vers l’hôpital Abass Ndao. Dans tout ce désordre, on avait presque oublié la prière proprement dite. J’en étais à ces réflexions lorsque je vis Mohammadou Abdallah sortir de la loge, le visage illuminé et triomphant. Il se tint dans l’abside réservée à celui qui devait diriger la prière. C’est lui, cette fois-ci, qu’El Hadj Abou Moustapha Ibn Khaliloulah avait choisi pour diriger les fidèles.

Au moment où nous nous levions tous pour prier, j’aperçus mon père. Je n’ai jamais vu autant de dignité dans le visage d’un homme qu’on venait pourtant, publiquement, de désavouer, d’humilier.

***

Le quartier parla encore longtemps de la disgrâce de mon père, qui se retrouva de plus en plus seul. Les premiers jours, il avait été triste, mais avait obstinément refusé de se cacher. Il sortait et, au milieu des moqueries, des rumeurs, des bas mots, des regards hostiles, marchait. Ses anciens soutiens l’avaient abandonné les uns après les autres, pour rallier le camp de Mohammadou Abdallah, devenu l’homme fort du quartier. Jadis très populaire, mon père n’était plus désormais que celui qui avait envisagé de réfléchir à la question homosexuelle, un mal-aimé, donc. A la mosquée, il n’était plus au premier rang, ni parmi les suivants, d’ailleurs : il était devenu un fidèle comme un autre, perdu quelque part dans les rangées, s’il réussissait à s’y trouver une place. Mohammadou Abdallah, qui avait dirigé les prières des vendredis suivants, ne lui adressait plus la parole, et se débrouillait même, dans chacun de ses prêches (sans jotalikat : il parlait assez fort pour s’en passer), pour lancer des piques qui étaient de toute évidence destinées à mon père. Celui-ci ne baissait pas la tête lorsque ça arrivait ; il ne disait rien ; je ne savais même pas s’il en souffrait. Car étrangement, cette solitude et cette marginalisation semblèrent renforcer sa foi. Il m’arrivait de surprendre dans son regard une forme de légèreté, comme si le choix d’Al Qayyum l’avait déchargé d’un poids. Il était presque sublime dans son esseulement, dont il semblait tirer une obscure sérénité. Lorsqu’un jour, je lui demandai comment il vivait tout cela, il me répondit que la seule leçon qu’il fallait tirer de cet épisode était qu’un Homme ici-bas n’était rien, et que Dieu seul était présent. Je ne sais pas vraiment ce qu’il a voulu dire. Mais ce dont j’étais certain, c’est que mon père n’aurait jamais traversé cette tempête sans la présence d’Adja Mbène. J’ai toujours été étonné de constater que le mythe des femmes faibles, sans ressources, sans courage, était encore alimenté alors qu’elles sont au cœur de la force non seulement des hommes, mais encore, des peuples entiers. Une femme courageuse est belle; et plus belle encore est celle qui fait preuve de courage par amour. Voir Adja Mbène rejoindre mon père dans la solitude, la voir accepter la solitude sociale si elle devait lui permettre d’être plus seule avec mon père m’a ému. Et si, au début, je m’inquiétais pour mon père, il m’a suffi de constater l’attitude d’Adja Mbène pour être rassuré. Mon père ne serait jamais seul : cette femme l’aimait.

Deux semaines plus tard, la veille de la reprise des cours, El Hadj Abou Moustapha Ibn Khaliloulah Al Qayyum mourut. Ses obsèques furent grandioses. Bien sûr, Mohammadou Abdallah devint le légitime nouvel imam de Guédiawaye.

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Deux-puces (13)

13 Juin 2016 , Rédigé par Mbougar

J’arrivai au bar. Ambiance feutrée. Lumières douces, tamisées. Silhouettes de couples, de groupes d’amis, de solitaires. Doux accords d’une invisible kora dans l’air. Chuchotements élégants. Après avoir fait le tour de la salle (je ne vis pas Maniang), je m’installai à une table, dans un coin proche de l’entrée, et commandai une Gazelle. Trois heures et quatre Gazelle plus tard, alors que l’endroit se vidait progressivement, que la fermeture n’était probablement pas loin, et que je m’apprêtais moi-même à m’en aller, Maniang Niang entra. J’eus d’abord du mal à le reconnaître, tant il n’avait rien à voir avec l’homme qui, quelques jours auparavant, vêtu d’une robe, organisait un concours de danse obscène. Mais en le scrutant longtemps –par chance, il s’était assis à une table voisine, et je pus, malgré la faiblesse de l’éclairage, détailler sa figure— je finis par reconnaître ses traits, par retrouver, derrière le maquillage qu’il arborait lors de ses performances, son véritable visage. Sa mise était élégante, presque noble : c’était un imposant boubou trois-pièces blanc, d’une étoffe riche qui bruissait avec majesté à chacun de ses gestes.

On lui avait apporté un petit plateau sans même l’avoir consulté au préalable ; Latyr avait raison : c’était un client régulier et connu de ce bar. Je l’observai encore longtemps. Il avait une certaine élégance dans la dégustation de son breuvage, qui rougeoyait –était-ce du vin ?- dans un verre dont il tenait le pied avec une belle nonchalance entre l’index et le majeur. Ses gestes étaient lents, mais précis, dépourvus de toute brusquerie. C’était le tableau de l’élégante volupté, qui jurait furieusement avec celui de la vulgarité du sabar.

—Tu me regardes depuis que je suis arrivé, jeune homme. Puis-je t’aider ?

Je n’avais pas remarqué, comme j’étais perdu dans la contemplation de la rougeur chatoyante de son verre, que Maniang me regardait. Confus, je le fixai en silence. Son visage, pourtant, n’était pas hostile, il gardait la même tranquillité.

—A l’évidence, continua Maniang voyant que je demeurai silencieux, tu m’as reconnu. Oui, je suis Maniang Niang.

—Je vous avais reconnu, dis-je alors lentement.

—C’est ce que je viens de dire. Tu veux partager un verre avec moi ?

La proposition me surprit d’abord, et m’effraya ensuite. Etait-il en train de me draguer ? Lui plaisais-je ? Me prenait-il, parce que je n’avais cessé de le dévisager depuis son entrée, pour un homosexuel ? Je restai quelques secondes perplexe, ne sachant s’il fallait accepter son invitation (qui était une chance inespérée de lui parler) ou la décliner et fuir le bar (et je pouvais en ce cas dire au revoir à mon enquête).

—Ne t’en fais pas, dit Maniang en souriant, comme s’il devinait mon trouble, je ne te mettrai pas dans mon lit…

Une lueur de soulagement passa sur mon visage. Maniang la remarqua sans doute, puisqu’il continua, avec une grande malice dans le regard, et presque en chuchotant :

—… du moins, pas ce soir.

Il partit ensuite d’un petit rire devant ma mine bête, avant de faire un geste qui m’invitait à le rejoindre. Je me levai mécaniquement et m’installai à sa table. Quelques secondes plus tard, l’une des serveuses du bar, une jolie jeune femme que je n’avais pas arrêté de regarder en attendant l’hypothétique venue de Maniang plus tôt dans la soirée, arriva avec un autre plateau, sur lequel il y avait une autre bouteille du même breuvage rouge, et un verre pour moi.

—Merci Khady. J’espère que tu aimes le bissap[1] (mais quel sénégalais ne l’aime pas ?), me dit Maniang tandis que regardais du coin de l’œil Khady s’éloigner.

—Elle est mignonne, n’est-ce pas ?

Je quittai les fesses de la serveuse des yeux, et regardai Maniang.

—Malheureusement, je suis trop vieux pour elle, poursuivit-il en me servant avec la même élégance dans sa gestuelle.

Désormais que j’étais à quelques centimètres de lui, je détaillai à loisir le visage de Maniang Niang, et remarquai, à ma grande surprise, que c’était un visage vieilli, marqué, mais où reposait une forme de noblesse, la grave noblesse de la souffrance tue. Il me tendit mon verre et se servit ensuite. Nous bûmes en silence. L’amertume acide du bissap, sa fraîcheur mentholée et savamment sucrée, furent un délice en bouche.

—Est-ce que t’es journaliste ?

—Non, répondis-je.

—Tant mieux. Je ne les aime pas. Ils manquent de manières et n’ont pour la plupart aucune culture…

Il se tut. La kora jouait toujours, quoiqu’il n’y eût plus que six ou sept clients dans le bar, nous compris.

—Non, je ne suis pas journaliste. Cependant, je suis venu ici pour vous rencontrer, et vous poser quelques questions. Ce n’est ni pour un article de journal, ni pour un reportage, ni pour un livre. C’est vraiment par curiosité, et pour comprendre certaines choses. Je comprendrais, si vous refusiez…

Maniang me dévisagea longuement. Une étrange expression se lisait sur son visage ; ce n’était ni de la méfiance ni de l’amusement : on eût plutôt une forme de reconnaissante curiosité, comme si j’étais la première personne, depuis longtemps, à venir à lui avec cette forme de candeur.

—Tu me plais bien, toi, dit-il au bout d’un certain temps. Peut-être que je te mettrai dans mon lit ce soir, finalement.

Cette fois-ci, je souris, et pris une autre gorgée de bissap. J’étais étrangement détendu dans ce bar, avec l’homosexuel Maniang Niang, buvant ce bissap au son d’une kora. Un couple sortit du bar. Tout était tranquille et bien. Maniang se taisait, comme s’il était plongé dans la musique. Je savais cependant qu’il attendait que je parle, et que la pudeur seule le retenait de me demander ce que je voulais vraiment. Je pris une autre gorgée du jus et une grande inspiration, puis me lançai :

—J’étais là, la dernière fois, à Guédiawaye, lors du sabar de Balla Gaye 2, commençai-je, sans trop savoir pourquoi je mentionnais ce fait.

—C’était un beau sabar, oui.

—Vous avez été très bien. La foule était conquise.

—Merci, je n’ai fait que mon travail.

—Je voulais cependant savoir, continuai-je en hésitant légèrement, je voulais cependant savoir pourquoi tout le monde vous aimait tant…

—Probablement parce que je fais bien mon travail, j’imagine.

—Oui, c’est vrai, mais… (Je me tus un moment pour chercher mes mots) C’est vrai que vous faites formidablement votre travail, mais je voulais dire : pourquoi vous aime-t-on tant alors que tout le monde sait que vous, enfin, je veux dire, alors que…

Je ne sus comment achever. Ce n’était pas tant la peur qui me retenait, mais bien un respect, voire une compassion que j’éprouvais soudain pour cet homme.

—…alors que je suis homosexuel, acheva-t-il doucement.

Je ne répondis pas. Ma gorge s’était nouée. Maniang comprit sans doute que cela voulait dire oui.

Maniang Niang baissa les yeux. Pour la première fois, je crus voir de la tristesse dans toute son attitude. Mais il se reprit vite, redressa avec fierté les épaules (son boubou froufrouta avec gourmandise) et me regarda avec une admirable dignité.

—Je ne suis pas homosexuel. Je n’ai jamais eu de relation sexuelle, de toute ma vie, avec un homme. J’ai été marié un temps, je suis maintenant divorcé, j’ai deux enfants.

Je ne laissai rien paraître de ma stupeur. Maniang poursuivit :

—C’est difficile à croire, hein ? Maniang Niang, le plus grand homosexuel du pays, n’en serait pas un, et aurait des enfants ? Pourtant, c’est la simple vérité. Je ne suis pas un homosexuel. Je suis un travesti, ce qu’on appelle une drag queen. Oui… Oui, je connais tous ces mots, j’ai été bien obligé de lire des choses, lorsque j’ai compris que ça m’arrivait. Et j’ai un master de sociologie de la sexualité.

J’ouvris de gros yeux.

—Ca t’en bouche encore un coin, hein ? Oui, j’ai fait des études, que j’ai arrêtées il y a longtemps, pour devenir le Maniang Niang qu’on connaît aujourd’hui. Je connais toute la terminologie des sexualités. Mais tout ce langage technique ne sert à rien, dans ce pays.

Je me taisais, gagné par l’incompréhension. Maniang continua ses explications.

—C’est simple. Il y a le mot de goór-jigéen. Très problématique. Ca veut dire homme-femme, comme tu sais. Mais c’est quoi, un homme-femme ? C’est rien et c’est tout à la fois. On met dans le mot de goór-jigéen toute identité sexuelle qui ne relève pas de la terminologie hétérosexuelle. Alors on m’appelle goór-jigéen, comme on nomme ici les vrais homosexuels, les transsexuels, les bisexuels, les pansexuels, les hermaphrodites et même les hommes simplement un peu efféminés ou les personnes à l’allure androgyne, qui s’habillent d’une certaine manière. Je suis goór-jigéen par abus et imprécision du langage à la fois. Ici, lorsqu’on n’est pas hétérosexuel, on est goór-jigéen. Il n’y a pas de place pour le reste, pour tous les autres types de sexualités que beaucoup d’hommes et de femmes vivent pourtant. J’en connais beaucoup.

—Et ça vous inquiète ?

—Bien sûr. C’est un malentendu qui a son aspect dramatique : moi, par exemple, je suis un travesti. Mais je suis obligé de supporter la qualification d’homosexuel, puisque c’est cette stricte compréhension que la plupart des gens ont de plus en plus du terme goór-jigéen : une personne, généralement un homme, qui couche avec un autre homme. Je n’ai pas le choix : je suis, aux yeux de tout le monde, un homosexuel. Je peux être tué demain pour quelque chose que je ne suis pas, mais qu’on croit que je suis à cause d’un mot. Le langage est le plus puissant dictateur du monde. Beaucoup de gens que je connaissais sont morts parce qu’on les accusait d’être goór-jigéen alors qu’ils étaient simplement efféminés dans leurs manières. La confusion vient de l’élasticité même du mot de goór-jigéen. Il a une signification sociale, et une autre, sexuelle. Socialement, oui, je suis un, goór-jigéen : un travesti. C’est ainsi qu’on nous a toujours appelés. Mais sexuellement, je ne suis pas un homosexuel. Et pourtant, c’est toujours par goór-jigéen qu’on les désigne. C’est même devenu le sens premier du mot. Mais cette distinction entre social et sexuel n’est pas faite par la majorité ; et le climat de violence qui règne actuellement autour des homos, au lieu de pousser à la nuance, encourage plutôt à la généralisation, à la sexualisation systématique du mot…

—Mais, commençai-je…

—Oui, m’arrêta-t-il aussitôt. Je suppose que tout ceci ne répond pas à ta question. Pourquoi suis-je aimé alors que, dans l’opinion, je suis perçu comme un homosexuel ?

—C’est ça.

Maniang resta silencieux quelques minutes, et sembla réfléchir profondément. J’étais très impressionné.

—Je ne sais pas vraiment ce que je dois te répondre, reprit-il au bout d’un temps. Je ne sais pas. Pour être honnête, à chaque fois que je vais à un sabar ou autre, j’ai peur. J’ai peur car je peux y mourir. Il suffirait qu’on oublie un temps que j’anime, il suffirait que je cesse un temps de captiver les spectateurs, pour qu’ils me sautent dessus et me tuent. Ma vie ne tient à rien. Je la risque à chaque apparition publique. Chaque sortie peut être la dernière. C’est la raison pour laquelle j’essaie de bien faire mon travail. Je m’investis. Je travaille mes taasu, mon apparence, mes perruques, les chorégraphies. Tout ça est étudié dans le détail. C’est peut-être ça qui me maintient en vie. Il y a autre chose : mes performances sont un jeu, je suis sur scène, je me mets en scène d’une certaine manière. C’est comme si je jouais à être autre chose, un personnage : c’est le principe même du travestissement. Il y a là une distance qui se crée : les spectateurs croient que je joue, et cette conscience d’un jeu leur fait oublier que je suis un goór-jigéen. Ils pensent peut-être que j’exagère, que tout ça n’est qu’un personnage joué et exagéré. C’est ça aussi qui me protège, je pense. Je n’apparais jamais comme goór-jigéen, mais comme personnage de goór-jigéen, ou si tu préfères, comme un personnage social. Mon art et ma fonction sociale me protègent. On me considère comme un homosexuel dans le pays, mais cette croyance est toujours adoucie par l’image de mon personnage comique et exubérant. Mais un jour, peut-être, l’illusion s’arrêtera. Ils découvriront la vérité. On ne peut rien cacher à l’inquisition sociale. Ils sauront que ce n’est pas qu’un jeu. Je serais devenu pour de vrai, dans l’espace public, un goór-jigéen, pas un travesti, mais un homosexuel. Je ne sais pas alors ce qui pourrait arriver. Je suppose que je devrais probablement aller en prison, comme la loi le stipule, si j’ai de la chance.

Maniang se tut. Je demeurai moi-même muet, incapable de tenir mon esprit, qui, après la tirade l’homme qui se trouvait devant moi se dissipait en mille et une questions, réflexions, pensées. Je jetai un coup d’œil dans la salle : nous étions désormais les seuls clients ; la kora s’était tue sans que je l’eusse remarqué ; Khady nettoyait une table, un peu plus loin. J’avais ma réponse, mais elle soulevait elle—même plusieurs interrogations.

—Toutes les rumeurs sont donc fausses ?

Cette pathétique question fut la seule que je parvins à poser parmi toutes celles qui me brûlaient les lèvres. Maniang rit à gorge déployée.

—Toutes, toutes, parvint-il à dire en se calmant. A l’exception de celle avec le fils du marabout, même si on l’exagère.

—Elle est vraie, celle-là ? demandai-je sans pouvoir cacher la soif de ragots qui me saisissait.

—Je l’ai déjà vu, oui. Nous nous sommes rencontrés ici même : il avait besoin de se confier parce qu’il éprouvait des pulsions de travestissement, et craignait d’être rejeté s’il leur donnait libre cours, surtout dans l’univers où il baignait. Il est venu me voir, spontanément. Je l’ai conseillé. Malheureusement pour lui, ce jour-là, il y avait exceptionnellement beaucoup de monde, et quelques personnes nous ont reconnu tous les deux. C’est de là qu’est partie cette rumeur. Sinon, toutes les autres rumeurs sont fausses, je n’ai jamais eu de relations avec des hommes. Cela m’amuse d’ailleurs, à l’approche de chaque élection, de voir que les hommes politiques cherchent à décrédibiliser leurs adversaires en les accusant d’avoir couché avec moi. J’ai ainsi couché, selon la rumeur, avec tous les membres du gouvernement et presque tous ceux de l’opposition. Cette rumeur me prête bien peu de morale et de convictions politiques, je dois dire…

—Mais, repris-je, vous disiez tout à l’heure avoir été marié et avoir eu des enfants…

—Oui. Ils vivent avec leur mère.

—Vous les revoyez ?

—Plus maintenant. Je ne peux leur imposer la honte d’avoir un père nationalement connu pour être un homosexuel. Mais qui le leur expliquerait ? Je ne suis même pas sûr qu’ils voudraient d’un père simplement travesti. C’est bien cela qui a poussé leur mère à me quitter… Dieu seul sait ce qu’ils pensent de moi aujourd’hui, s’ils se rappellent même de moi : ils avaient trois et cinq ans lorsque ma femme m’a quitté, ils en ont maintenant douze de plus chacun. J’envoie, chaque mois, de l’argent à leur mère. C’est le seul lien que j’ai gardé avec eux. Je ne veux même pas les revoir, pas même en cachette. J’en mourrais de souffrance.

Je sentis un tremblement dans sa voix, bien que son visage, à ce moment là, gardât une stoïque et parfaite dignité.

—Ne t’émeus pas de mon sort, mon jeune ami. Il y en a de plus tragiques. Certains n’ont même pas la chance de faire un choix, et encore moins de l’assumer. Moi, j’ai choisi de continuer à me travestir lorsque ma femme m’a sommé de choisir: le travestissement ou la famille.

—Mais enfin, pourquoi avoir choisi de vous travestir ?

—Du calme, mon ami, dit Maniang en souriant, j’ai dit que j’avais choisi de continuer à me travestir, pas de me travestir. Me travestir, je ne l’ai pas choisi, et je ne saurai te dire pourquoi, la première fois, je me suis travesti. C’est en moi, j’en ai besoin. C’est le seul moment où j’ai le sentiment de vivre. Mais mon histoire n’est pas isolée. Il y a beaucoup d’hommes-femmes qui souffrent autrement plus, dans l’ombre. Si ça t’intéresse, vas te promener un de ces soirs non loin de Soumbédioune. Et si on t’embête, dis que tu me connais. Mais ne dis pas Maniang : dis « Bajèenu xale yi », la tante des enfants. C’est ainsi qu’on m’appelle, dans notre monde. Rappelle-t-en.

A ce moment, la belle serveuse, qui avait enlevé son uniforme de travail et avait revêtu un jean noir moulant, un petit haut bleu au décolleté indiscret et un blazer noir, vint vers nous.

—Désolé, mais le patron va fermer. Il faut sortir. J’ai mis à jour votre compte-client, Monsieur Niang, comme d’habitude.

Nous nous levâmes, et sortîmes.

***

Au dehors, il faisait presque froid. Maniang Niang m’avait tendu la main, puis était parti sans un mot, dans un léger froufrou, sans même me demander mon nom. Je ne lui reparlerai peut-être jamais. Je me contenterai simplement, au prochain sabar qu’il animera, d’être là, anonyme dans la foule, et de le regarder risquer sa vie en illuminant, pendant quelques instants, celle des autres. Je ne veux même pas entendre le récit de son enfance. Je n’ai aucune envie de trouver une raison à son travestissement ; aucune, non plus, de réfléchir trop longuement à sa solitude et à sa tristesse. Il souffrait déjà bien assez pour que j’en rajoute. Et puis, à moi aussi, il me fallait un Maniang fantasmé, inconnu mais que j’étais convaincu de connaître.

Je choisis de l’imaginer sans masque et heureux.

[1] Boisson rafraîchissante, faite à partir de l’infusion de feuilles d’hibiscus séchées, à laquelle on rajoute du sucre et parfois, de la menthe.

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