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L'épigraphe et l'épitaphe du monde: écrire en plein basculement

5 Août 2020 , Rédigé par Mbougar

Texte écrit et dit le 02 novembre 2019, lors de la nuit de clôture de la troisième édition des Ateliers de la pensée de Dakar.

Les deux mots qui polarisent ces Ateliers, basculement et dévulnérabilisation, semblent esquisser l’idée d’une Crise, l’idée d’un moment - en se référant à une étymologie possible, médicale, du mot Crise (krisis) - où il faut prendre une décision qui engage quelque chose d’essentiel, un pronostic vital. On retrouve la trace de cette urgence dans l’expression « moment critique », par exemple.

Mais quelle est la nature de cette crise ? Il faut le savoir pour guider la décision.

Cette crise, comme toute crise, est fondamentale ; elle touche aux assises mêmes de notre civilisation et, plus profondément encore, de notre condition, la condition humaine. La Crise est multiple dans ses manifestations et ses éclats -elle est écologique (le monde s’effondre), épistémique (le savoir ne suffit plus, soit qu’humilié il se taise, soit qu'altéré il tue), ontologique (qui sommes-nous devenus et sommes-nous encore humains ?), etc.

Elle est, pour le dire vite, une Crise du sens ; sens dans son acception de signification (que veut-dire ce qui nous arrive ?), mais sens, aussi, dans son acception de vectorisation, de direction. Et la Crise du sens comme direction ne vient plus du fait qu’on ne sait plus où on va ; elle vient, au contraire, du fait que nous savons très précisément où nous allons, si nous poursuivons sur cette lancée.

Dans cette situation, qu’attend-on de l’écrivain ? que peut-il contre l’émiettement en cours alors qu’il ne dispose que des maigres ressources du langage ? Qu’attend-on de lui alors que nous approchons un seuil derrière lequel, parfois prometteuse, souvent inquiétante, s’esquisse l’image d’un monde à venir, dont on ne sait s’il sera un paradis, un enfer, ou, comme c’est plus probable, le lieu où ces deux lieux seraient inextricablement liés ?

Qu’attend-on donc de moi, qui n’ait que des phrases ? Je ne suis pas certain de le savoir. Mais je crois au moins pouvoir dire ce que j’attends de moi. Ce que j’exige de moi. Et ce que j’exige de moi est que mes yeux soient ouverts, pour regarder ce monde tel qu’il finit et le monde tel qu’il s’apprête à renaître, et tirer du basculement de l’un vers l’autre les seules choses qu’il m’est offert de pouvoir offrir : des phrases. Deux phrases, en réalité : la phrase qui pourrait dire la fin, et une autre phrase, qui pourrait dire le commencement. Je veux donc, dans une démarche aussi humble que prétentieuse, imaginer pour le monde une épitaphe et une épigraphe, un exergue et une ultime parole.

Dans les deux cas, il faut que je sois dans le Monde, près de lui, au chevet de son dernier lit ou au pied de son berceau. S’il y a un testament du monde, il faut que je l’entende et l’écrive. S’il y a une prière pour célébrer la vie nouvelle, il faut que je l’entende et l’écrive. La recherche de ces deux phrases du seuil sera en arrière-plan de ce propos, et je vous invite à m’aider à les trouver, au moins en imaginant celles que vous écririez si vous deviez le faire – et chacun, d’une certaine façon, le doit un peu.

A quoi est-ce que je sers, si ce que je fais n’est pas compris par la grande majorité de mon peuple ? A quoi est-ce que je sers, si ce que je tente de dire n’intéresse pas nombre de mes compatriotes ? A quoi suis-je utile, si je ne parviens ni à comprendre mon peuple, ni à me faire comprendre de lui, au moment où j’ai besoin de lui et lui, peut-être, de moi, comme écrivain ? Voilà, formulées, ma tragédie. Voilà les mots du malentendu. Ils vont au-delà de la seule question de la langue, qui n’en est qu’un affleurement. J’aurais tout aussi bien pu écrire en sérère ou wolof que l’écart resterait entier. Il y a évidemment les questions d’accès au livre, de coût du livre, de problèmes structurels du système scolaire, de politiques culturelles réelles mais insuffisantes pour la promotion du livre.

Je ne nie aucune de ces questions, mais je dis que la source de mon malentendu avec mon peuple ne se trouve pas là. La vérité est que nous ne parlons pas la même langue. Je le dis sans désespoir ni résignation pour cette raison-ci : je me sais pris, comme écrivain, dans une solitude que je sais malgré tout irrémédiable, et que je veux peut-être telle. La tragédie dont je parle est plus fondamentale ; peut-être même est-elle nécessaire : bien que je le désire, mon peuple et moi ne nous comprendrons pas. Notre incompréhension semble archaïque, séminale et irrémédiable, du fait même que je sois écrivain. Et je doute que l’esprit suprême des traducteurs, même s’il s’incarne en un homme nommé Souleymane Bachir Diagne, puisse nous amener à nous comprendre. Je ne crois plus aux écrivains qui exprimeraient l’âme entière de leur peuple ; je ne crois plus à la stature de l’écrivain national, habité par la conscience de tous les siens ; la réalité de mon peuple est trop éclatée et contradictoire pour que je puisse l’embrasser, en exprimer les aspirations.

Je traverse le vertige de ce seuil, aussi perdu et vulnérable que tous les autres. Je suis seul. Mais je ne me pare ni des vains privilèges de la malédiction, ni de l’aristocratie poseuse de la solitude. Je suis simplement seul et triste, mais je suis aussi soulagé de ne pas pouvoir parler pour tous. J’accepte le malentendu. J’accepte de trahir. J’accepte l’écart. Mais l’écart peut être un lien. Je dis pour ma part qu’il l’est toujours. Ce qui me lie à toi, cher peuple, c’est notre apparente déliaison. Notre amour sera vache, âpre, sauvage ; cela ne signifie pas qu’il sera impossible. Et c’est ainsi, je crois, que nous serons jusqu’à la toute fin, jusqu’au monde prochain. Je ne te lâcherai pas. Nous ferons l’amour impossible.

Je n’ai pas les moyens de parler pour tous ni le désir ni la légitimité de représenter toutes les voix, puisque la mienne se perd dans le tumulte qui pourtant nous somme, et dans ce somme, j’entends ce qui nous oblige à (ce qui nous somme de) et qui nous additionne (ce qui nous rassemble), ce qui, en somme, nous enjoint à habiter le monde ensemble, ce qui par ailleurs est déjà le cas : nous habitons le monde ensemble, mais ici c’est de l’habiter avec la même dignité, l’habiter mieux, qu’il s’agit. Je renonce donc à parler pour tous, mais j’exige de moi de pouvoir parler de tous, de pouvoir parler, en tout cas, de tous ceux en qui la vie trouve un chemin. En un seul geste, donc, parfois au même instant, je célèbrerai et trahirai. Mais je ne célébrerai que la vie sous toutes ses formes, et ne trahirai que ce qui estime une forme de vie plus digne de vivre qu’une autre. J’exige de moi de ne laisser personne à la lisière du basculement. J’exige de moi de voir la vie entière sur la ligne d’arrivée et toute notre condition sur la future ligne de départ, même si c’est une ligne de feu : les offensés, les humiliés, les vainqueurs, les vaincus, les bourreaux, les victimes, ceux qui se croient nègres, ceux qui se croient Blancs, les despotes, les rebelles, les tentateurs, les corrompus, les amoureux, les aveugles, les cyniques, les insoumis, les exilés, les traîtres, les damnés, les fous, les folles, les malades, les croyants, les incrédules, ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas, les morts, ceux qui se croient vivants – et même les Hal Pulaar. J’exige de voir tout le monde, mais je prie la vie pour qu’elle me permette de voir mieux, et d’aimer plus encore, les vies les plus minuscules, les microbes, les faibles, les déclassés, les oubliés, les dégradés, les disparus, les monstres, les perdus, les homosexuels, les battus, les violées, les enfants sans enfance, les étoiles répudiées de toute constellation, les morts sans sépulture, les mères endeuillées, tout le peuple de l’ombre qui ne sortira peut-être jamais de l’ombre parce qu’on les y maintient avec toutes les armes de la violence, y compris celles qui détruisent et rongent la vie intérieure.

Qu’attend-on de l’écrivain alors que l’humanité bascule ? Peut-être qu’il rappelle, tout simplement, à l’humanité la diversité des endroits où elle fut, se trouve et sera. Là est ma trahison et là est mon orgueil : à chacun, en commençant par moi-même, je rappellerai qu’il n’est qu’une existence possible et humble dans le réservoir de toutes les possibilités humaines. Trahir toute arrogance d’une part ; et d’autre part traduire les langues de tous les hommes dans la langue de tous les hommes -probablement avec l’aide de l’esprit suprême de la traduction.

Le monde tel que nous le connaissons basculera vers autre chose qui sera peut-être sa fin, mais alors l’idée que ce monde finisse ne me ferait pas peur. Je le dis sans bravoure matamoresque ni névrose apocalyptique. S’il finit, un écrivain sera là pour dire comment il finit, et cette idée me console, comme me console l’espoir que le futur se fera aussi avec des écrivains qui diront les balbutiements du monde à venir.

En moi l’espoir et le désespoir tentent d’être une seule et même chose, et cette chose est un grand désir de lucidité, un grand désir de ne plus mentir, car c’est cela que je dois aux autres et à moi-même : ne plus mentir, traquer la vérité, car toute communauté ne pourra se faire que sur ce lit, celui d’un langage de vérité, d’une exigence de confiance dans la parole. Il ne faut jamais oublier que le monde que nous habitons est une leçon pour l’avenir -bonne ou mauvaise, c’est une autre question, mais une leçon néanmoins- et que la vie de chaque homme est une phrase du grand testament que nous écrivons pour les générations futures. Cela donne à chacun une responsabilité. La mienne, en ce moment, est peut-être de le rappeler, simplement : rappeler à chacun qu’il est responsable de son humanité, c’est-à-dire de l’humanité entière, passée, présente et future.

Je cherche toujours mes deux phrases. Peut-être avez-vous déjà trouvé les vôtres. Tout au long de cette réflexion il m’est peu à peu apparu que ces deux phrases pouvaient en réalité n’en être qu’une seule. Le basculement peut se définir comme ce qui n’est ni la fin ni le début, mais comme le balancement entre ces deux moments. Il est à la fois la dystopie et l’utopie. Une phrase pour finir et une autre pour ouvrir feraient une phrase de trop. Si j’écris du basculement, je dois pouvoir en une seule phrase saisir ces deux temps ; debout sur la mince bande qui sépare l’avers du monde de son revers, je dois pouvoir graver l’épitaphe et inscrire l’épigraphe.

Voici donc mon choix, qui n’est ni grandiose ni prophétique, ni exceptionnellement frappant. Sur la dernière comme sur la première page du livre du monde j’inscrirais une question de deux mots : Et maintenant ? 

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Muses (5)

17 Octobre 2019 , Rédigé par Mbougar

5

Il se demandait encore la raison véritable de son retour. Sa mère était la seule personne, l’unique argument de ses derniers séjours ; mais maintenant qu’elle était morte et que plus rien ne l’obligeait à revenir dans ce pays qu’il avait appris à haïr, que faisait-il là ?

Etait-ce pour les honneurs dont on l’allait couvrir ? Etait-ce pour la gloire ? Il ne niait pas le poids de la vanité sur son esprit et son cœur, bien qu’il sût aussi que la source de cette vanité - les distinctions officielles - l’humiliait. Il demeurait assez lucide pour percevoir en lui, même s’il la détestait, l’ignoble bête assoiffée de reconnaissance. Il méprisait les lumières des distinctions officielles et, dans le même temps, celles-ci l’attiraient comme d’ardentes lueurs appellent le papillon qui va se tuer à leur feu. Comme nombre d’écrivains, peut-être comme nombre d’hommes, simplement, tout ce qui émanait du pouvoir exerçait sur lui une étrange et malsaine fascination où se mêlaient puissante curiosité et viscéral dégoût. Que son pays le décorât lui répugnait, mais la postérité !... La gloire !... La reconnaissance !... Qui était-il pour prétendre résister à leur séduction ?

Tahirou était entré relativement tard en littérature, publiant seulement son premier roman à près de soixante ans. Quinze ans plus tard, ses onze livres l’avaient imposé comme un écrivain majeur et ses pairs, les critiques, le public, reconnu, malgré des réserves, comme l’un des tout meilleurs que comptât le pays, voire le continent. Il avait bâti une œuvre exigeante qui confinait parfois à l’hermétisme tant elle se refusait à la facilité. Insensible aux modes littéraires, seulement préoccupé de créer dans ses livres un univers qui ne fût qu’à lui, il avait publié une œuvre où se croisaient romans, essais, et divers livres inclassables auxquels nul ne comprenait rien en général. Il avait enseigné la littérature pendant plus de deux décennies dans son pays, à l’Ecole Normale Supérieure. Il y avait rencontré une femme française, Sandrine, invitée pour un temps à l’Ecole comme maîtresse de conférences. Ils avaient noué une relation. Sandrine trouva un poste dans une université de la capitale et resta plusieurs années en sa compagnie. Ils n’eurent pas d’enfants. Un jour, Sandrine voulut rentrer. Il prit une retraite anticipée et la suivit en France où, après quelques années de vie commune, elle succomba à un cancer de l’utérus. Après avoir travaillé comme lecteur dans une grande maison d’édition parisienne où son ex-compagne avait pu le recommander, Tahirou écrivit et publia son premier texte. Plusieurs autres suivirent avec une grande régularité et, pour avoir été tardive, son œuvre n’en avait pas moins été accouchée prête, comme le sont celles qu’on porte en soi toute une vie, et qui y viennent mûres.  

Son travail n’était pas toujours loué -bien au contraire, on avait beaucoup critiqué son goût pour l’obscur, sa vision désespérée de l’espèce humaine, ses romans sans réelle intrigue, ses constructions jugées inutilement complexes, sa pesante érudition (on pardonne de moins en moins à un écrivain d’être cultivé, on lui demande de raconter sans la ramener), son appétence pour le scabreux et la sexualité orgiaque, son hubris, sa débauche ; mais on lui reconnaissait un effort littéraire pour être original. Tahirou n’écrivait cependant plus. Il avait publié il y a trois ans, quelques mois avant la mort de sa mère, son onzième livre, qui devait aussi être le dernier, puisque Tahirou, dont la vue était déjà assez basse pendant l’écriture dudit ouvrage, perdit définitivement l’usage de ses yeux -une vieille maladie génétique irréversible- peu de temps avant sa sortie. Il fut ainsi contraint de cesser d’écrire, à 73 ans. Nombre de commentateurs, à l’occasion de cette parution, avaient salué l’originalité d’une entreprise littéraire difficile mais féconde. Et lorsqu’on sut qu’il ne publierait plus à cause de sa cécité, on jeta un œil différent sur son œuvre. Elle fut en effet regardée comme une œuvre achevée et, sous la lumière crépusculaire que l’avènement de leur fin jette toujours sur les choses, le motif dans le grand tapis tahiresque apparut. On vit nettement se dessiner, en prenant du recul pour considérer l’ensemble du tableau auquel le Maître, on le savait désormais, ne toucherait plus, ce qu’il avait essayé de composer pendant toutes ces années. On ne le comprit pas davantage, mais plus personne ne douta qu’il avait, contrairement à beaucoup qui s’épuisaient en sauts ridicules à son orée, tracé son sentier dans l’immense forêt obscure de la littérature.

Malgré la reconnaissance de son œuvre, il avait toujours nourri un certain complexe lié à son entrée tardive en écriture. Il arrivait qu’il se sente illégitime. Parfois, il ne pouvait s’empêcher de dire qu’il avait manqué une étape ; que le fait de n’avoir pas écrit jeune faisait de lui un écrivain incomplet. Cette pensée fondait et expliquait le désir avide de reconnaissance qui l’habitait et qu’il méprisait. Il se convainquait (tout en sachant que cette croyance était ridicule) que la reconnaissance de son œuvre tardive compensait le retard qu’elle avait accusé à la naissance. C’est pourquoi qu’il avait accepté de venir recevoir l’honneur mortel de son gouvernement.

Mais était-ce réellement pour cette médaille et son éclat de gloire qu’il était là ? N’était-ce pas pour retrouver Ousseïna, qui fut, à l’époque où il enseignait à l’Ecole Normale, sa jeune maîtresse, sa confidente, son amie ? N’était-ce pas pour venir rendre hommage à celle qui, alors qu’il n’avait encore rien écrit, était déjà l’axe autour duquel s’enroulait, comme le serpent autour du caducée, son imagination, ses rêveries, ses fantasmes ? N’était-il pas revenu pour regoûter à la source vive de celle qui le guida dans les régions les plus reculées, les plus inquiétantes, les plus providentielles de la chair ? Il se souvenait des soirées ici, avec Ousseïna et Sandrine, laquelle avait fini, après avoir d’abord brutalement rejeté et condamné ses mœurs « décadentes », par les adopter doucement, rejoignant son univers libertin et amical où furent révélées aux autres, et sans doute à elle-même aussi, son inspiration, son audace, son inventivité stupéfiantes dans la lubricité et la recherche irréfrénée du plaisir (une authentique cochonne, pensa-t-il). Ousseïna et elle étaient d’ailleurs devenues amies, complices dans la vie quotidienne comme dans la vie nocturne -ce qui n’avait pas été pour lui déplaire. Etait-ce pour Ousseïna qu’il était revenu ? Son corps ? son énergie vitale ? Qu’attendait-il d’elle ?

Etait-ce pour sa mère ? Est-ce pour ma mère que je suis là ?

Son image apparut dans l’obscurité.

-Tu n’écris pas pour nous, lui dit-elle, ce jour-là. Un de tes cousins a lu et traduit pour moi ton livre. Tu n’écris pas pour nous, tu écris pour d’autres personnes, peut-être les gens de là où tu vis maintenant. Peut-être pour ta Blanche. Peut-être pour toi-même. Mais c’est clair que ce n’est pas pour nous. On parle beaucoup de toi ici, partout. Une télévision est venue me voir et m’a demandé si j’étais ta mère. J’ai dit que j’étais ta mère, même si je n’avais pas compris ce que tu avais écrit. Mais je suis ta mère. Tu peux écrire pour d’autres, mais tu comprendras toujours ce que je te dirai dans notre langue.

Il repensait à ces paroles qui, à l’époque, ne l’avaient pas peiné. Il se rappelait même très exactement, à rebours de tout chagrin, la joie profonde qui l’avait traversé lorsque sa mère lui avait dit qu’il n’écrivait pas pour eux. Ces mots avaient eu pour lui la saveur d’une revanche, d’une victoire sur ce pays, sur les siens, sur sa culture, sur son peuple, sur tout ce qu’il avait patiemment détesté puis haï pendant plus de cinquante ans, tout ce qui l’avait entravé et empêché d’écrire plus tôt. La vie quotidienne dans ce pays lui avait très tôt fait comprendre qu’aucune œuvre de qualité n’était possible pour lui ici. Sa famille, populeuse, paresseuse, avide, tout entière adossée à son salaire pour survivre ; ses amis, fiers béotiens, méprisants envers toute activité de l’esprit, tournés vers la jouissance la plus vulgaire et le souci le plus immédiat ; ses collègues, lits secs où le fleuve de la pensée littéraire ne coulait plus depuis des lustres ; la scène intellectuelle de son pays, imbue d’elle-même, apathique, préoccupée par les petits privilèges de son autorité, poissée par le scandale qu’était devenue la politique ; ses étudiants qui, pour la plupart, ne se souciaient des études que dans une logique de pur utilitarisme social ; tout, tout en somme, dans son pays l’avait enfermé dans une réclusion amère où son œuvre n’avait aucune chance de s’épanouir ni même de naître.

Par la solitude qu’elles exigeaient, la lecture et l’écriture apparaissaient à ses compatriotes comme des contresens voire des blasphèmes sociaux ; elles constituaient un désaveu du groupe, une insulte à loi de l’ensemble, un esseulement coupable, une mutinerie contre l’ordre d’un monde. Il trouvait à la configuration sociale où il était piégé une telle médiocrité, qu’il eût sans doute fini, pour s’en sauver, par se tuer, s’il n’avait pas eu quelques lucarnes par lesquelles filtraient la lumière de la stimulation de l’esprit : Sandrine, ses jeux avec Ousseïna, sa bibliothèque (qu’il arrivait parfois à rejoindre malgré l’incessante et épuisante sollicitation du dehors), sans oublier deux ou trois étudiants chez qui il avait senti une réelle volonté de connaissance -Ataher était le plus remarquable d’entre eux. Cependant il avait accumulé contre son pays une telle rage qu’il avait écrit son premier livre contre lui, pour l’humilier, non pas en l’attaquant frontalement, mais en faisant du texte un dédale où périraient la plupart de ses compatriotes qui réussiraient à y entrer. Pour le dire simplement, il avait écrit pour n’être pas compris des siens, pour les trahir, pour se venger de l’amertume frustrée qu’ils lui avaient infligée toutes ces années. Entendre sa mère, ce jour-là, lui dire : tu n’écris pas pour nous, l’avait rendu heureux, d’une joie vengeresse et puissante. Sa mère, à ce moment-là, avait incarné tout ce qu’il n’aimait pas de son pays ; elle avait cristallisé l’objet de son ressentiment.  

Mais c’était il y a vingt-cinq ans, alors qu’il venait de publier son premier livre, que deux prix avaient aussitôt salué en France. Sa mère ne lui avait plus parlé d’aucun de ses livres suivants. Tu n’écris pas pour nous. Aujourd’hui, alors qu’il repensait aux mots de la mère, la joie qui fut la sienne un quart de siècle plus tôt avait laissé la place à une grande tristesse. Non que sa détestation de l’ordre social de son pays ait disparu ; non que l’âge ait adouci ses jugements ; mais simplement, cette nuit, il comprenait soudain qu’il avait toujours mal compris les paroles de sa mère. Aveuglé par sa colère ou par sa joie, il n’avait fait qu’interpréter littéralement la phrase : tu n’écris pas pour nous. Or ce soir, il se rendait compte qu’il ne s’agissait pas de cela : quand elle disait : tu n’écris pas pour nous, sa mère disait en réalité : « tu n’écris pas pour moi, moi, ta mère ». C’était désormais clair pour lui, et la dernière phrase de sa mère le lui confirmait : Tu peux écrire pour d’autres, mais tu comprendras toujours ce que je te dirai dans notre langue, car je suis ta mère. Cela signifiait : tu peux détourner la tête et parler à d’autres personnes, mais nous ne cesserons jamais de nous parler, car je te parlerai même si tu ne veux pas me parler, et tu me comprendras même sans le souhaiter. » Il lui avait fallu vingt-cinq ans pour comprendre ça. Aujourd’hui sa mère était morte et il n’avait rien écrit pour elle.

C’était peut-être pour ça qu’il était venu : pour enfin écrire pour elle. C’était trop tard, certes, mais il faut toujours qu’il soit trop tard pour ce genre de choses.

Il se demanda s’il rêverait encore d’elle, comme il l’avait fait dans l’avion. Mais pour l’heure il n’avait aucune envie de dormir. Il attendait qu’Ousseïna vînt le chercher ; et l’excitation de leurs imminentes retrouvailles, mêlée à l’idée qu’Anjita les accompagnerait, lui rendait tout sommeil impossible.      

 

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Un appel

15 Octobre 2019 , Rédigé par Mbougar

"J’ai appelé mes parents ce soir.

-Tu as des problèmes ? a dit ma mère.

-Non, tout va bien.

-Vraiment ?

-Vraiment.

-Tu nous appelles comme ça ?

-Oui. Pour prendre des nouvelles.

-Anh, Latyr, c’est ça qui m’inquiète. Tu es sûr que tu vas bien ?

Lorsque nous nous passons un appel vidéo, mes parents, côte-à-côte, tiennent l’appareil en sorte que je voie sur l’écran une partie du visage de chacun. La moitié du visage de papa, la moitié du visage de maman. Je regarde ainsi le visage parental réunifié. Les signes de son vieillissement m’ont serré le cœur et donné l’envie de couper l’image pour ne plus entendre que leurs voix. Mais cela n’aurait rien changé : leurs voix aussi avaient vieilli, des lézardes profondes sur les murs du temps. Je me suis promis, comme à chaque fois, de les appeler plus souvent. Je savais pourtant que je ne le ferai pas. Je continuerai de les appeler rarement. Ma mère souligne toujours, en plaisantant, mon faible sens de la famille, mon autonomie, ma distance. Mais ce sont d’amères plaisanteries ; en elles, je sens une certaine incompréhension et, peut-être, une silencieuse accusation. Mon père ne dit jamais rien à ce propos et cela veut tout dire. Tous deux ne s’expliquent pas mes longues périodes de silence. La chose me paraît pourtant limpide : je remplis l’office dont beaucoup d’enfants doivent s’acquitter vis-à-vis de leurs parents à un moment de leur vie : l’office de l’ingratitude. Il y a, oui, une part d’ingratitude dans mon comportement. L’autre part était faite de naïveté : celle qui me faisait croire que je disposais de mes parents à volonté. Si je repoussais à chaque fois le moment de leur passer un coup de fil, c’était peut-être parce que j’avais une confiance aveugle dans le fait que je les retrouverai bientôt, et qu’il n’était donc pas nécessaire de les appeler tous les jours, puisque celui où je rentrerai définitivement à leur côté viendrait rapidement. Mirage que ce jour dans le désert de l’exil. Ainsi chaque appel reporté, sous l’illusion de retrouvailles prochaines qui justifiait son annulation, marquait en réalité un éloignement plus grand. J’ai atteint le stade terminal de l’immigration : je ne crois plus simplement à la possibilité du retour : je me suis convaincu de son imminence et persuadé qu’il me ferait rattraper le temps passé loin des miens. Ces tragiques illusions me font vivre autant qu’elles me tuent : je veux non seulement croire que je rentrerai bientôt chez moi, mais que tout y sera inchangé, ou que je pourrai rattraper. Le retour qu’on rêve est un roman parfait -un mauvais roman donc.

Quelque chose s’est perdu. Le monde que j’ai quitté a disparu dès que je lui ai tourné le dos. J’ai cru, l’habitant et y ayant enterré, comme un trésor, mon enfance, qu’il était devenu indestructible par la seule grâce de ce don. J’ai cru à son éternité, à sa loyauté à mon existence passée. Rien n’était plus chimérique : le monde jadis aimé n’a pas signé de pacte de fidélité. Aussitôt m’en étais-je absenté qu’il s’éloignait déjà dans le tunnel du temps. Je regarde sa ruine, le signe brûlant de son absence. Ce qui m’attriste dans ces moments-là n’est pas le fait que ce monde ait été détruit : c’était un monde vivant et tout ce qui vit est périssable ; ce qui me chagrine, c’est qu’il ait été détruit si facilement quand je pensais lui avoir donné les ressources de tenir.

L’exilé est obsédé par la distance, la séparation géographique, l’éloignement dans l’espace. C’est pourtant le temps qui fonde l’essentiel de sa solitude. En elle-même la distance n’est rien ; on ne finit par sentir le feu de sa blessure qu’à cause du temps qui passe ; et alors on accuse les kilomètres quand ce sont les jours qui nous tuent. C’est dans le temps qu’on s’éloigne vraiment des êtres aimés et quittés, dans le temps, toujours en lui, et non dans l’espace. Dans l’espace, ce monde est trop petit pour qu’un exil y soit possible. J’aurais pu supporter d’être à des milliards de bornes du visage parental si j’avais eu la certitude que le temps glisserait sur lui sans rien lui infliger de ses dommages. Mais cela est impossible ; il faut que les rides se creusent, que les joues tombent, que la vue baisse, que la mémoire flanche, que la faiblesse frappe le corps, que des maladies menacent.

Quelque chose est mort. Je regardais le visage parental, mais il m’était impossible de le voir en son état. Un grand trou s’étendait entre nos vies, qu’aucun récit ne comblerait. Le récit écrit : anagramme absolue de vocables jumeaux dans leur acte de création, de nomination, d’épuisement du monde sur une page. Mais le trou n’a que faire de cette interversion alphabétique possible au cœur la puissance de la parole. Le trou se creuse, indifférent à ces sortilèges du langage.

A certains qui sont partis, il faut souhaiter qu’ils ne rentrent jamais, bien que ce soit leur plus profond désir : ils en mourraient de chagrin. Mes parents me manquaient mais je craignais de les appeler ; le temps passait ; et comme j’étais triste de ne pas les entendre me raconter ce qui arrivait dans leur vie, l’idée qu’ils me le disent m’effrayait également, car je savais au fond ce qui arrivait vraiment dans leur vie. C’était ce qui arrivait dans toute vie : ils se rapprochaient de la mort. Je ne les appelais pas et j’en souffrais ; je les appelais et j’en souffrais aussi, peut-être même davantage.

Mes parents voulaient me parler de mille choses, de tout et de rien, des mariages, des décès, de l’hivernage tardif, des petits soucis et bonheur du quotidien, de mes jeunes frères qui pensaient par trop à jouer au lieu de travailler en classe. Mais je n’avais pas le cœur à écouter tout cela. Sur la seule question qui vaille, ils gardaient le silence, faisaient semblant et je faisais aussi semblant. Jeu de dupes. Je leur en voulais de s’approcher de la mort. Un peu sèchement, j’ai écourté l’appel."

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Muses (4)

7 Juillet 2019 , Rédigé par Mbougar

4

Aussitôt après qu’ils eurent mangé Tahirou avait dit qu’il se sentait fatigué par le voyage et souhaitait se reposer. Ousseïna avait alors appelé le domestique qui les avait accueillis au portail -un petit homme maigre, taciturne, flanqué d’un boitillement- et ce dernier était arrivé dans le salon précédé d’une odeur laborieuse et humble ainsi que du bruit de sa claudication, tiass-tiasseet, tiass-tiasseet, tiass-tiasseet. En l’entendant arriver, Tahirou avait fait allusion à un homme qu’elle ne connaissait pas, un certain Magamou (ou un prénom aux sonorités voisines) qui annonçait son apparition par un semblable phénomène. L’homme avait pris la valise de Tahirou d’une main et le bras de ce dernier de l’autre. Anja eut l’impression que l’écrivain fut surpris par le contact brutal de son bras avec la main calleuse du domestique. Elle-même, Anja, perçut chez cet homme une vigueur dont son corps, marqué par l’âge et le travail, semblait récuser la possibilité.

-Idriss va te conduire à ta chambre, celle que tu occupes d’habitude. Anja logera dans ma chambre, à côté de la tienne ; et moi je serai dans la petite chambre au bout du couloir, qui fait face à ta pièce préférée, libre, comme toujours. Non, ne proteste pas, Anja : je veux que ton séjour soit le plus agréable possible. Ma chambre est la plus confortable de la maison. Ca  me fait plaisir de te la laisser. Quant à toi, mon écrivain, Idriss te montrera tout ce dont tu as besoin une fois là-haut, même si tu connais les lieux. Repose-toi bien. On se verra ce soir.

-Très bien. Je vous laisse donc, mais je tiens à savoir ce que vous vous apprêtez à dire en mon absence.

Ousseïna avait souri (Anja vit dans ce sourire l’ironie cruelle d’un « non ») avant de faire un signe de la tête à Idriss. Ce dernier, tête baissée et visage de pierre, avait alors, comme un prédateur l’aurait fait d’une proie agonisante qu’il tenait par la gueule, entraîné Tahirou hors du salon, puis dans l’escalier, où on entendit leurs pas qui gravissaient les marches : tiass, tac, tiasseet, tac, tiass, tac, tiasseet, tac… Anja les écouta monter et, au bout d’un certain temps, ce fut le silence, un silence surnaturel et même un peu absurde, comme si l’escalier n’avait pas mené les deux hommes à l’étage, mais vers un monde autre qui les avait avalés. Anja ramena son regard vers Ousseïna et comprit, dès que ses yeux croisèrent les siens, que ce face-à-face n’avait pas lieu parce que le vieil écrivain, fatigué, avait été contraint de les laisser, mais parce que tous les trois, Tahirou, Ousseïna et, bien sûr, elle-même, attendaient, désiraient obscurément ce moment depuis longtemps, depuis que chacun avait eu conscience d’être, d’une certaine manière, lié aux deux autres.

Elle regarde Ousseïna, et alors la frappe, une fois encore, brutale, l’évidence d’une vérité dont elle comprend tout de suite qu’elle est la source de la fascination de Tahirou pour cette femme : Ousseïna est laide ; elle est laide absolument, d’une laideur que ni l’évocation du ravage du temps -celle qui ferait dire : maintenant, à son âge, elle est laide, mais elle fut peut-être belle dans sa jeunesse- ni le charme dont on est parfois tenté, romantiquement, de vêtir la laideur, ne suffisent à relativiser et encore moins atténuer, car c’est une laideur, en quelque sorte, pure : elle n’a rien à voir avec la tragédie de l’âge ou la valeur renversée du beau qui, par le détour de la monstruosité, peut encore renvoyer à quelque secrète beauté ; non : Anja regarde Ousseïna Idé et rien ne lui vient sinon la force totale et irrésistible, conquérante, d’un visage figé dès sa naissance, peut-être même dès sa formation dans les entrailles maternelles, dans cet aspect définitif qu’aucun événement, aucune volonté n’altérerait plus ; elle regarde Ousseïna, détaille ses traits, les scanne, les analyse, en isole chaque centimètre ; et dans chaque partie comme dans le tout, elle voit une somme, une synthèse, une essence de laid, un ensemble parfait, comme on le dirait de certaines œuvres ou de certaines phrases auxquelles on ne peut rien retrancher ou ajouter sans aussitôt les détruire ; et cependant, même couronnée de ce divin et parfait diadème de laideur, Ousseïna n’effraie pas ; ou si elle inquiète, c’est moins par l’insoutenable laideur de son apparence que par l’envoûtement de son appel : ses traits ne repoussent pas ; au contraire, ils posent une énigme dont Anja croit entendre, sans savoir d’où ils sourdent, les mots : qui saura, à partir de nous, faire quelque chose de grand ?

Le visage qu’elle regarde parle, et il dit : qui saura descendre au fond du puits de ma laideur et en remonter ce qui lui assurera une provisoire éternité ? Anja comprend immédiatement : aucun artiste ne résiste au visage d’Ousseïna car celui-ci est un défi lancé à la représentation et à la création : il faut le décrire, le comprendre, le transfigurer pour toucher, derrière lui, par-delà lui, à un secret. Son visage est un mystère, et seul le mystère de l’humanité derrière (ou dans) les apparences intéresse certains artistes : plus une apparence est singulière et plus, pensent-ils, est profonde ou intéressante l’humanité qui ondoie derrière elle. Devant la laideur d’Ousseïna, des peintres s’obstinent, des sculpteurs s’acharnent, des musiciens s’épuisent, des écrivains s’échinent ; tous veulent saisir le secret de cette laideur ; tous veulent la dire, la comprendre, la montrer. Toute l’œuvre de Tahirou, se dit-elle, a été une longue tentative pour ouvrir, fissurer cet opaque visage de laideur ; toutes les femmes de son œuvre n’ont été que des recherches, des avatars, des esquisses. Et s’il est revenu, c’est parce qu’il a échoué, dans ces répliques, à rendre et encore moins comprendre l’essence du modèle original. Tahirou est aveugle ; il n’écrira plus. Il est revenu pour avouer à sa Muse, à son visage d’où sont nés tous ses livres, qu’il a échoué. Tahirou est revenu mourir à l’endroit où il est né comme écrivain.

Elles se regardent toujours. Ousseïna a l’air de savourer l’effet qu’elle produit sur elle. Elle a l’habitude qu’on la regarde, et s’enivre de l’éclat des yeux interloqués, pendus à son visage. Dans un grand effort Anja s’arrache à l’empire du visage d’Ousseïna Idé et dit : merci pour le repas et pour la chambre.

Ousseïna répond : Il n’y a plus que nous deux, Anja, ne laissons pas les amabilités et les politesses nous retarder dans la tâche qui est la nôtre. Tahirou t’a amenée ici pour une bonne raison et tu la connais au fond de toi : il t’a amenée ici pour que je te rencontre, pour que je voie celle qu’il a choisie pour me chasser de son esprit. Je ne suis pas jalouse, ne t’inquiète pas. Je suis la Muse de beaucoup d’autres, de tant d’autres hommes et femmes qui m’offrent tout ce que je désire. Je ne suis pas jalouse. Entre nous, il n’y aura pas de lutte à mort pour la conquête d’un homme. Mais de tous les artistes qui ont fait de moi le cœur de leur obsession, Tahirou a été le plus atteint de folie, le plus proche de la dissolution absolue dans sa quête. Une relation particulière nous lie, lui et moi, et je ne laisserai pas cette relation laissera disparaître sans héritage. Il t’a amenée ici pour que je t’initie. C’est-à-dire pour que je t’éprouve.

Anja ne trouve aucun mot au fond de sa gorge, aucune phrase dans son esprit. La laideur d’Ousseïna la recouvre, l’attache, la paralyse, la possède. Une pesanteur métaphysique plombe son corps et écrase son âme ; elle veut réagir, répondre, dire qu’il ne s’agit pas de ça, qu’elle n’est pas venue ici pour être initiée à quoi que ce soit, qu’Ousseïna se trompe, qu’elle désire être écrivain plutôt que Muse ; mais devant elle le visage de son hôte étale sa toute-puissance et Anja subit ses mots comme des coups de poignards qui s’enfoncent dans sa chair avec la douleur de la vérité.

Ousseïna continue : J’accepte de n’être plus sa Muse, mais il faudra me prouver que tu mérites cette place. Si tu ne la mérites pas, Anja, si tu échoues, je te tuerai. Puis je tuerai Tahirou ensuite. Il n’y a rien de plus triste qu’un écrivain qui continue à écrire alors qu’il a atteint ses limites et n’a plus rien à dire. Pour cet écrivain-là et pour tout ce qui l’inspire, choses comme personnes, il vaut encore mieux mourir. Voilà. Tu sais maintenant ce qui nous lie.

Elle se tait, formidablement laide et immensément calme. La claudication d’Idriss qui descend l’escalier rompt le silence. Il entre dans le salon, le visage toujours aussi clos sur un univers minéral et dur. Ousseïna lui dit qu’il peut disposer. Avant de s’en aller, il pose ses yeux sur Anja et elle voit son visage s’animer, pour la première fois, d’un sentiment : un bref mais sauvage désir, presque animal. L’homme sort et s’éloigne. Ousseïna lui dit à ce moment-là qu’elle va également monter se reposer, et qu’elle devrait l’imiter pour être en forme dans les prochaines heures. Anja acquiesce. Ousseïna se lève alors. Elle est voilée de la tête aux pieds, et la laideur de son visage est soulignée par cette grande pièce de tissu qui semble la célébrer. Hormis sa face, aucune autre partie de son corps n’est visible. Ousseïna vient (elle glisse) vers elle et se penche à sa hauteur. Son visage est à quelques centimètres du sien. Anja ne bouge pas. La figure-désert, la figure-jungle, la figure-océan : voilà, proche, le grand firmament de son visage. Il va s’ouvrir sur la scène du Jugement dernier. Un soleil noir y luit. Une déesse meurtrière l’habite. Son souffle balaie son visage, un souffle froid, glacé, qui fend l’air chaud de la pièce. Anja ferme les yeux et attend.

Lorsqu’elle les rouvre, plusieurs heures semblent avoir passé, elle a l’impression de sortir d’une hypnose, et Ousseïna Idé n’est plus là. Anja remarque seulement à ce moment-là, comme si, Ousseïna partie, la réalité lui apparaissait enfin dans sa clarté nue, que des tableaux, des photographies et des sculptures peuplent la pièce. Tous tentent de représenter la maîtresse des lieux. Aucun n’y parvient et, derrière l’échec de ces œuvres, Anja voit des désespoirs, des larmes, des renoncements, des colères, des folies et quelques suicides.      

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Muses (3)

30 Juin 2019 , Rédigé par Mbougar

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Ils ont traversé le centre et prennent maintenant, croit-elle comprendre, la direction d’un des faubourgs de la ville, sur la rive droite du fleuve. Depuis environ vingt minutes, c’est-à-dire depuis qu’Ataher a parlé de la connaissance qu’Adama avait de la poésie du pays, ils observent le silence ; un silence que seul Tahirou a brisé de manière impromptue voire intempestive tout à l’heure, alors qu’ils s’engageaient sur l’arche d’alliance, le principal pont qui relie les deux parties de la ville, pour dire : « il n’y a qu’un pont entre le passé et le présent, et c’est l’oubli ». Elle n’avait pas réagi et Ataher non plus. La seule chose qui avait semblé répondre aux mots de l’écrivain à ce moment-là fut le braiement effrayé d’un âne parvenu on ne sait trop comment au milieu du pont, perdu entre les voitures qui le frôlaient en l’abreuvant de coups de Klaxon, et les automobilistes qui lui disaient de dégager de ce pont, qui n’avait pas été fait à l’usage des ânes mais des hommes, même s’il était probable, rajoutaient les chauffeurs-philosophes -et on en trouve toujours dans les denses embouteillages de ce pays-, même s’il était probable, donc, que certains hommes fussent au fond d’eux plus ânes qu’hommes, ou fussent, plus exactement, des ânes déguisés en hommes. Quant à Tahirou, il n’a pas semblé vexé par le fait que sa réflexion, tirée du silence, y fût aussitôt retombée dans une sorte d’indifférence. De toutes les manières, il semblait plus avoir pensé à voix haute que tenté de susciter un échange. Après cette interruption, le silence était revenu dans la voiture. Chacun était retourné dans son monde intérieur. Chacun s’y trouve encore.

Anja se demande ce qu’ils y font, y disent, y méditent. Cela a toujours été une de ses grandes questions philosophiques : à quoi pensent vraiment les autres quand ils se taisent ? A cette question, la philosophie et la pensée analytique ne peuvent répondre. Inutile voire absurde, elle échappe à leurs objets et à leur organon : la logique. Le théâtre intérieur des autres ne peut être éclairé que par la lampe de fiction que nous y projetons, et dont la lumière n’est ni vraie ni fausse ni même vraisemblable, puisqu’elle émane de la source de l’imagination. Mais à quoi sert-il d’imaginer la vie des autres, dans une démarche en apparence vaine, se demande-t-elle ? Elle ne voit qu’une réponse possible : parce que cela nous permet de nous soustraire provisoirement à la solitude de notre propre vie intérieure. (Variante de cette réponse : cela permet d’échapper à l’effort d’enrichir notre existence spirituelle d’imagination, car il est toujours plus facile d’imaginer d’autres vies que de doter la sienne d’une réelle et originale inventivité). Mais elle sait que croire, par l’imagination, s’évader de soi est peut-être une illusion. Elle lit beaucoup de romans, où se déploie une merveilleuse, profonde et pure imagination. Mais ces chefs-d’œuvre de fiction lui ont appris une chose : on n’est jamais aussi arrimé à son monde intérieur, aussi englué en lui, qu’à l’instant où l’imagination, la sienne ou celle d’un tiers, nous promet l’échappée absolue, l’exil. Il n’y a pas d’exil possible. Un autre monde ? Quel autre monde ? Le Rêve ? Quel Rêve ? A quoi sert-il d’imaginer la vie des autres, ou de vivre dans leur imagination ? A une seule chose, toujours la même : chercher ailleurs, en d’autres vies, des réponses aux angoisses de la nôtre. L’imagination la plus haute et la plus inventive n’est pas une évasion de l’obscure prison que peut être notre vie intérieure ; c’est sa perpétuation sous une forme différente. Les hommes y recourent pour atteindre leur éternelle obsession, l’obsession qui justifie l’usure de tous les moyens dont la nature les a pourvus dans le monde : la connaissance. Voilà ce qu’Anja pense. Et, pensant cela, sachant très bien ce qu’elle cherche, elle s’imagine ce que pense Ataher :     

Si Tahirou n’a pas répondu quand je lui ai dit qu’Adama était un fin connaisseur de notre poésie, cela ne peut être que pour deux raisons : soit il pense que la nature humaine est quand même extraordinaire, et qu’un savoir insoupçonné peut se loger même chez les hommes les plus vulgaires et les plus bêtes (ce qui signifie qu’ils ne le sont pas entièrement, par conséquent), soit il pense que j’invente tout cela (mais pourquoi alors croirait-il que je mens? pour défendre un supérieur hiérarchique à tout prix ? parce que je veux éviter à Adama de paraître plus inculte qu’il croit qu’il ne l’est ? par pur goût de l’affabulation ?) ; et s’il pense vraiment que j’invente tout cela, ce que je serais plus enclin à croire, il posera des questions à Adama sur l’œuvre de nos poètes, qu’il connaît lui aussi parfaitement ; il lui posera des questions très précises, des questions auxquelles seul un lecteur très attentif pourra répondre ; il ne l’interrogera pas sur des généralités creuses, mais sur des détails, les détails au cœur desquels la vérité de l’œuvre se trouve parfois, voire se trouve toujours, comme le croit Tahirou, qui nous avait appris, à l’Ecole Normale, à n’aborder un poème que par ses détails, lui dont toute l’œuvre, par la suite, a confirmé ce parti pris esthétique, cette poétique de la synecdoque selon laquelle le fragment, essence du tout, est toujours le cœur fondamental de la reconstruction du sens, oui, c’est cela qu’il disait, prenant toujours comme exemple les archéologues qui, à partir d’un os, un os de dinosaure par exemple, reconstituent non seulement l’ensemble de son squelette, mais ses habitudes, sa locomotion, ses caractéristiques, son alimentation, tout son monde ; eh bien pour les œuvres littéraires, il raisonne de la même façon : l’esprit d’une grande œuvre est présent dans ses détails, et plus précisément dans les détails que sont les phrases ou les vers (chaque vers doit être l’ADN du poème, ce qui permet de l’identifier, disait-il) ; oui, bien évidemment : tout cela met Adama dans une situation délicate, mais je n’ai aucun doute sur le fait qu’il saura répondre aux questions les plus pointues ; il faut simplement qu’il ne se laisse pas distraire ou impressionner par Tahirou : ce dernier est redoutable lorsqu’il s’agit de court-circuiter une réflexion par une digression ou une sentence dont la signification n’éclate que dans le secret de sa vie intérieure ; vous êtes là, vous réfléchissez, vous tentez de structurer vos idées, et lui, d’une phrase, ruine tout, et vous vous sentez bête devant cet écrivain qui se comporte parfois comme un poseur d’énigmes ; d’ailleurs, tout à l’heure, par exemple, je suis sûr que sa phrase sur l’oubli comme pont entre présent et passé était une énigme, une énigme qui m’était évidemment destinée ; je n’ai pas répondu, mais il sait que j’ai compris que j’étais le véritable destinataire de ses mots, il sait qu’ils m’ont atteint et que je leur consacrerai plus tard de longues heures de réflexion et ça suffit à le satisfaire : comme tout poseur d’énigmes, ce n’est pas l’énigme (j’entends par là : sa résolution) qui l’intéresse, mais sa formulation ; ce ne sont pas les interprétations ou les réponses données à sa question qui lui paraissent essentielles, mais le mystère que toute question renferme dans sa forme ; autrement dit, l’énigme, pour lui, est toujours l’énigme d’une énonciation : il n’est heureux que lorsque son interlocuteur, au lieu de se demander : qu’est-ce que ça signifie ? s’interroge plutôt : qu’est-ce que ça signifie qu’il l’ait dit comme ça, ce qui me semble être une question plus profonde, donc plus difficile, mais j’y penserai plus tard, car pour l’heure, je songe seulement à Ousseïna et je parierais que lui aussi : c’est évidemment pour elle qu’il est là, la tournée n’est qu’un prétexte, c’est pour elle qu’il est venu : désormais qu’il sait qu’il n’écrira plus à cause de sa cécité, il se retourne vers sa Muse, la première pierre, peut-être la seule pierre de son œuvre, mais ceci ne répond pas à la question de fond : pourquoi est-il revenu lui rendre visite ? veut-il la remercier ? désire-t-il la tuer ? veut-il la remplacer ? et le cas échéant, je veux dire, s’il veut la remplacer, est-ce que c’est elle, Anja, si pensive, si silencieuse, si froidement belle qui est sa nouvelle Muse, la remplaçante d’Ousseïna ?, voilà ce que je me demande ; je regarde ses yeux dans le rétroviseur : je ne sais pas ce qu’elle pense et en un sens, cela me rassure : si les flux des pensées étaient perméables les uns aux autres, si les esprits étaient transparents, la vie humaine serait une terrible suite de catastrophes, un châtiment de lucidité : il faudrait souffrir la révélation de tous les secrets de chacun (qui survivrait à cette apocalypse ?) ; or c’est parce qu’il conserve une inaliénable fond d’étrangeté ou d’opacité devant l’inquisition psychologique d’autrui, laquelle est d’une puissance démoniaque, parce qu’à certains égards il garde, à son corps défendant, cette semblable illisibilité pour lui-même, que l’homme se sauve et rend la vie un peu plus supportable ; et puis, le désir ne peut exister que parce que le monologue intérieur de chacun reste inaccessible aux autres ; oui, je sais tout cela, j’ai beau savoir tout cela, je ne peux pas m’empêcher de me demander, en regardant les yeux gris clair d’Anja dans le miroir : sait-elle ? sait-elle ce qui l’attend ?

Elle regarde ensuite Tahirou. Il a le visage tourné vers la vitre, comme s’il contemplait la ville de l’intérieur, se l’imaginait, la recréait ou s’en ressouvenait. La vie d’un aveugle qui a vu, imagine-t-elle qu’il se dit, la vie d’un aveugle qui n’est pas né aveugle, ressemble à une métempsychose : une fois qu’on a perdu la vue, on renaît dans une vie autre, dont l’une des activités principales est la réminiscence de notre ancienne vie, celle dans laquelle on voyait ; oui : la vie d’un aveugle qui a vu est une illustration exemplaire de la théorie platonicienne du ressouvenir : en notre âme, ressurgissent les événements, se reforment les sensations, se réincarne l’essence de la vie antérieure. Elle imagine encore que Tahirou pourrait dire : Il n’y a qu’un seul pont entre le passé et le présent, et c’est l’oubli. Je suis à l’une deux extrémités du pont. Ma mère se tient à l’autre bout. Entre nous, il y a les planches invisibles de l’oubli. Qui risquera en premier un pas sur ce pont de vide ? Je l’ignore, comme j’ignore, d’entre nous deux, qui est du côté du passé et qui, dans le présent. Cela n’a pas d’importance. L’important, c’est le pont entre nous, le pont de l’oubli, qui est évidemment, en même temps, le seul pont possible de la mémoire, puisqu’oubli et mémoire s’engendrent mutuellement et se dévorent et en permanence. Comme Ousseïna m’engendre et me dévore. Comme l’ombre dévore la terre le soir avant d’être elle-même engloutie par la lumière à l’aube. Comme certaines femelles, dans le monde des insectes, dévorent leur conjoint.

Elle n’a pas le temps d’aller plus loin. Ataher l’interrompt et dit qu’ils arrivent très bientôt. Anja tente de saisir ce que cette virée dans les mondes intérieurs des deux hommes à bord du vaisseau imaginaire lui ont appris sur elle. Elle n’entrevoit pour l’heure rien et est la tentation de se replonger dans leur tête lui revient brièvement. Peut-être, en réalité, Ataher pense-t-il à la coexistence du nazisme et de la grande culture, ou à l’explication de la culture poétique improbable d’Adama, ou à ce qu’il ferait si Adama, comme il l’avait dit plus tôt pour exprimer la confiance qu’il lui inspirait, tendait sa gorge sous son couteau. Peut-être Tahirou pense-t-il à ses cuisses (il aime beaucoup ses cuisses, ses longues cuisses blanches et fermes qu’il prend toujours le temps d’embrasser voluptueusement, lentement, en remontant vers le lieu véritable) ; peut-être songe-t-il aux cris de l’âne sur l’arche d’alliance, ou au fait qu’un jour, une rue baptisée à son nom abriterait un embouteillage infernal ou un meurtre sordide.

Mais elle ? A quoi pense-t-elle ? A tout cela, bien sûr ; mais tout cela n’est qu’un écran de fumée qui ne peut cacher le visage de celle qui attend là-bas et qui n’est plus loin. Elle se rend compte qu’au fond, elle est peut-être la seule à penser à ce visage. Elle ne l’a jamais vu. Cela signifie, se dit-elle, que je désire le voir et que cette idée m’effraie.

-On y est, dit Ataher.

La voiture s’arrête devant une villa élevée sur deux étages, peinte en bleu safre, dont le mur de clôture est couronné de bougainvilliers. De grandes fenêtres jaunes -le jaune des tournesols- au premier étage, sont closes ; celles du rez-de-chaussée, rouges, ont leurs volets ouverts. Au milieu des autres maisons du voisinage, toutes grossièrement recouvertes d’une chaux de qualité médiocre ou laissées à fleur de briques à moitié effritées, là-bas détonait en ses teintes singulières et son excentricité multicolore ; mais Anja eut l’impression que cette différence esquissait, au-dessus de ce beau toit, l’ombre d’une profonde solitude ou la traîne d’une tristesse irrémédiable. Ce contraste lui plut : ne l’intéressent, en toutes choses, que les paradoxes, les écarts, les inadéquations des apparences.

Ils descendent. La climatisation de la voiture lui avait provisoirement fait oublier la température du dehors, mais celle-ci se rabat sur son front avec une fureur redoublée dès qu’elle sort de l’habitacle, comme si elle avait voulu lui faire payer cette parenthèse de confort. Ataher sort leurs valises du coffre, puis leur remet à chacun un téléphone. Il leur dit que son numéro y est enregistré et qu’ils peuvent l’appeler s’ils ont besoin de quoi que ce soit. Je loge à une vingtaine de minutes d’ici, rajoute-t-il, et je vis seul.

-Tu as toujours vécu seul, donc libre, dit Tahirou.

Ataher ne réagit pas à la remarque et poursuit : Vous avez une journée libre demain, Professeur. La tournée commence seulement après demain. Il y aura d’abord une rencontre à l’université dans la matinée, puis la cérémonie de décoration officielle dans la soirée, lors d’un dîner de gala à la présidence. Puis, les jours suivants, il y aura quelques rencontres dans d’autres lieux du pays, notamment dans votre ville de naissance.

-Ma mère est enterrée là. Je devrai aller la voir. On a rendez-vous.

-Oui. Je laisse à Anja cette enveloppe, où il y a le programme détaillé de toutes les rencontres.

Anja prend l’enveloppe. Ataher dit qu’il ne lui reste plus qu’à leur dire au revoir et à les laisser se reposer un peu.

-Tu es sûr que tu ne veux pas rester ici, mon Ataher ? Il y aurait de la place pour toi, tu le sais. Depuis combien de temps n’as-tu pas revu Ousseïna ?

Ataher reste quelques secondes sans rien dire, comme s’il cherchait dans ses souvenirs. Mais Anja sait qu’il ne réfléchit pas à la date de sa dernière rencontre avec Ousseïna Idé : il sait parfaitement à quand remonte cette rencontre, et en veut précisément à Tahirou de l’avoir obligé à y repenser. Mais la lueur de colère dans son regard s’évanouit (elle disparaît si vite qu’Anja croit que c’est sa propre imagination qui l’y a allumée) et les yeux d’Ataher regagnent leur brillante tristesse.

-Ca fait longtemps, dit simplement Ataher.

Puis il s’approche de Tahirou et le serre dans ses bras. Anja revoit de nouveau dans leur étreinte le mélange de pudeur et d’intimité qu’elle avait déjà perçu lorsqu’ils s’étaient retrouvés à l’aéroport, un peu plus tôt, mais il se rajoute à cette embrassade-ci autre chose, un sentiment profond qui la charge de mélancolie (le sentiment n’est pas la mélancolie, mais il la crée) et qu’elle n’arrive pas à définir. Ils se séparent et Ataher dit : vous la saluerez pour moi. Il vient ensuite à elle et lui fait la bise. Leurs yeux se croisent un instant, aussi brièvement qu’ils s’étaient croisés dans le rétroviseur. Anja est incapable d’y lire quoi que ce soit de différent, comme si Ataher, pour rattraper le flamboiement de colère qui l’y avait trahi peu avant et dont il avait eu conscience, avait verrouillé son masque. Pourtant, elle est certaine qu’il voudrait lui dire quelque chose. Mais il ne dit rien hormis un sobre « J’espère que vous passerez un bon séjour ici, Anja ». Il retourne à la voiture et démarre.

-Je l’ai fâché, je crois, dit Tahirou alors que le 4x4 s’éloigne.

-Non, vous l’avez attristé, répond-elle.

-Je m’excuserai. Mais maintenant, il faut qu’on entre avant que cette chaleur fasse de nous un petit lac où Ousseïna n’hésiterait pas se rafraîchir les pieds. Vous voulez bien sonner ? Elle nous attend. D’ici, je la vois.

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Muses (2)

23 Juin 2019 , Rédigé par Mbougar

2

A l’aéroport, deux hommes viennent à leur rencontre dès qu’ils sortent du hall à bagages. Elle ne les connaît pas (sauf le nom de l’un d’eux, Ataher, qui devrait être là, mais elle ne sait pas à quoi ce dernier ressemble : elle ne l’a jamais vu et ne peut donc affirmer qu’il est l’un des deux hommes). Tahirou lui avait dit que des personnes du ministère de la culture seraient là et qu’Ataher ferait partie de la délégation. Les deux hommes se rapprochent. L’un, maigre et très élancé, porte une chemise à l’évidence trop grande pour lui ainsi que de petites lunettes rondes ; l’autre, robuste et trapu, sue abondamment dans un boubou qui le serre (sans raison, elle se dit que c’est lui Ataher). Anja commence elle-même à transpirer. Tahirou lui avait dit de se préparer à une chaleur extrême, comme si on pouvait se préparer réellement à ces choses-là. Elle avait mis une robe en tissu léger, aux épaules découvertes, et portait des sandales en cuir. Mais ce sont ses longs cheveux qui lui donnent le plus chaud. Alors qu’ils attendaient leurs bagages, elle les avait attachés en une longue natte qui lui flattait la naissance des fesses.

Lorsqu’ils arrivent à quelques mètres d’eux, le plus petit des deux hommes, celui qu’elle a arbitrairement désigné comme étant Ataher, dit : « Maître ! Nous sommes heureux de vous revoir ! ». Il ouvre les bras et s’empresse d’y serrer Tahirou, qui lui rend mollement l’étreinte (elle a cru le voir tressaillir lorsque sa tempe est entrée en contact avec celle couverte de sueur d’Ataher). Ensuite seulement Tahirou lui demande qui il est:

-C’est moi, Adama, le Directeur de cabinet du ministre, c’est moi qui vous ai écrit et qui me suis occupé de vous inviter. Je vous avais aussi conduit à l’Ecole Normale, il y a cinq ans, quand vous étiez revenu y donner une conférence sur votre œuvre. A l’époque j’étais adjoint du directeur de cabinet, c’est peut-être pour ça que vous ne me reconnaissez pas. Je suis directeur du cabinet depuis deux ans.

-Si, si, bien sûr, Adama. Maintenant, si, je vous reconnais.

-Vous avez fait bon voyage ? Vraiment merci d’avoir accepté notre invitation. Au nom du ministre, qui regrette de n’avoir pu se déplacer personnellement, je voudrais vraiment vous dire combien votre venue est une chance, honneur et une chance pour notre jeunesse, qui ne lit plus et qui a besoin de… 

Adama continue à parler en tenant fermement la main droite de Tahirou entre ses deux paumes. Il le remercie du fond du cœur d’être venu faire cette tournée, répète que ce n’est pas lui, mais tout le pays qui sera honoré, et dit qu’un jour, il racontera à ses petits-fils qu’il a personnellement connu le plus grand écrivain de l’histoire de la Nation et que…

Pendant qu’il parle, Anja se tient en retrait. Adama ne semble pas l’avoir remarquée. Elle regarde ses yeux où brillent une sincère admiration mais aussi, par instants, croit-elle du moins, une sorte d’inquiétant désir anthropophage dont Tahirou est la proie. Elle a l’impression qu’Adama veut le manger, l’engloutir, assimiler dans son ventre le corps du grand écrivain du pays. Derrière Adama, le deuxième homme (elle ne veut pas prendre le risque de se tromper encore en supposant qu’il est Ataher ; ce dernier a peut-être eu un empêchement et n’a pu venir), ce deuxième homme, donc, se tient tout aussi discrètement. Il lui semble à la fois encore jeune mais aussi, étrangement, trop mûr, sur le point de tomber. Elle remarque, derrière ses lunettes, qu’il la regarde. Il a un beau visage, intelligent mais triste, un visage qui semble avoir perdu toute joie à force d’être trop souvent descendu dans une mine de graves pensées d’où il a décidé, un jour, de ne pas remonter. Anja voit dans un éclair l’image de pensées qui s’éboulent et obstruent une caverne, la caverne de l’esprit, où un homme se trouve, sans qu’on sache s’il s’y est volontairement retiré ou si l’effondrement l’y a surpris et piégé. L’homme lui fait un petit salut de la tête, et sa bouche esquisse (au prix d’un grand effort, elle le voit bien) quelque chose qui ressemble à un sourire. Elle sourit aussi. A ce moment-là Tahirou et Adama se tournent vers elle :

-Pardon, Mademoiselle Anja, j’étais si heureux de revoir le Maître que je ne vous avais pas vue. Bienvenue dans notre pays -dis-donc vous êtes très jeune, et ravissante !- et bienvenue en Afrique !

A son grand soulagement, il lui tend seulement la main (celle-ci est quand même moite de sueur). Tahirou demande à Adama pourquoi Ataher n’est pas venu.

-Je suis là, Professeur.

Le deuxième homme, qui s’était jusqu’alors tenu à distance, s’approche de Tahirou, et les deux hommes se font une accolade qu’Anja trouve très étrange, brève, pudique, et pourtant très intime, chargée d’histoire.

Tahirou dit : « Tu n’as pas changé, mon Ataher. Toujours aussi discret. Le Cabinet du Ministre a gagné un travailleur parfait : effacé, efficace, et d’une intelligence pure.

-Je ne vous le fais pas dire, Maître, dit Adama. Ataher est mon bras droit le plus sûr, le plus solide. Je lui fais une confiance absolue. Je mettrais ma gorge sous son couteau. Une pierre cardinale de notre ministère.

-Je suis heureux de vous revoir, Professeur, dit Ataher. Cette tournée était attendue et espérée depuis longtemps par tous vos lecteurs d’ici. Moi le premier.

Ataher a une voix très profonde et très égale qui donne à Anja l’impression que même dans la plus brutale des colères, même devant l’extinction imminente du monde, il garderait ce ton mesuré et dépassionné. Il regarde encore dans sa direction et lui dit bonjour, cette fois. Sa voix est si grave qu’elle croit la sentir vibrer dans sa propre poitrine. Elle lui dit bonjour et le remercie d’être venu les accueillir.

-C’était la moindre des choses, dit Adama à qui elle ne s’adressait pas. Nous nous reverrons dans deux jours, lors de la cérémonie officielle en l’honneur du Maître, au Palais de la République. Le Ministre de la Culture sera là, et le Chef Suprême de la Nation aussi, bien sûr. Mais nous tenions au moins à venir vous dérouler le tapis rouge dès l’aéroport. Vous êtes sûrs de ne pas vouloir résider à La Perle du Désert ? Il a été rénové et c’est maintenant l’hôtel le plus côté et le plus confortable du pays. Cinq étoiles, cuisine gastronomique de notre pays mais aussi de beaucoup d’autres de la sous-région et du monde, salon de massage, personnel accueillant, discret et professionnel, multiples attentions et privilèges… J’ai un coup de fil à passer, un seul, pour qu’on vous réserve l’une des sept oasis blanches, c’est comme ça qu’ils appellent leurs suites Premium...

-C’est certes très tentant. Mais je me connais trop pour savoir que je serais invivable dans de telles conditions. Je me prendrais pour un empereur…

-Vous êtes un empereur de la plume !

 -Je règne donc sur un empire de papier. Merci, mais je préfère loger ailleurs. J’ai de la famille ici.

-Bon. Je comprends. J’aurais fait pareil à votre place. Nous n’avons que la famille. Ils veulent vous revoir. Eh bien, je vous laisse entre les mains d’Ataher, il vous conduira à votre destination. Il s’est proposé pour être votre chauffeur et guide durant votre séjour ici. Il vous donnera un téléphone que le Ministère a pris pour vous, pour pouvoir vous joindre. Un tracas local de moins à régler. C’est le devoir de la patrie de vous faciliter les choses. Pour ma part je dois rejoindre notre Ministre à l’inauguration du chantier de notre prochaine bibliothèque nationale. Vous saviez qu’il y en aurait une ? Nous avons même failli lui donner votre nom, vous le saviez ? Mais nous nous sommes dit que cela blesserait votre modestie de voir de votre vivant des bâtiments publics porter votre nom illustrissime. Mais je ne doute pas qu’un jour il sera au fronton de nombreux établissements, universités, rues, bibliothèques, hôpitaux, stades.

Adama ne laisse à personne le temps de réagir ; il serre encore Tahirou dans ses bras (cette fois, au contact de son corps massif et suant, Anja voit une claire lueur de dégoût mêlé d’effroi passer comme l’aile de la mort sur le visage de l’écrivain), puis il refait un laïus sur l’événement que constitue sa venue, avant de prendre congé et disparaître dans la foule du terminal.

-Ca fait réfléchir, dit Tahirou une fois qu’ils se retrouvent tous les trois et qu’une paix merveilleuse les enveloppe.

Ataher sourit (Anja remarque que cette fois, son sourire lui a moins coûté) et prend la valise de Tahirou. Il propose aussi de prendre la sienne, mais elle décline. Ils sortent.

-Comment trouves-tu Anjita, demande Tahirou à Ataher alors qu’ils viennent de partir à bord d’un luxueux 4X4.

-Comme vous me l’aviez décrite, Professeur. Silencieuse. Silencieuse et méditative.

-Un peu comme toi. Au passage, il n’y a que toi pour dire « méditative » aussi naturellement dans une discussion. Le commun des mortels aurait dit « pensive ». Mais c’est « méditative » qui est juste en ce qui concerne Anja. Tu l’as vu tout de suite. Tu ne changes pas.

Ataher ne répond pas. Anja croise ses yeux dans le rétroviseur, ils se regardent quelques secondes, elle lui revoit la belle tristesse fatiguée dont certaines intelligences profondes couronnent quelques visages, puis il se reconcentre sur la route. Elle ne demande pas à Tahirou où ils vont loger : elle le sait ; il ne le lui a pas clairement dit et a même feint de laisser affleurer, il y a quelques jours, à Paris, l’ombre fragile d’une hésitation dans laquelle l’hôtel aurait été une option sérieuse, une possibilité réelle ; mais elle sait depuis le début que l’hôtel n’a jamais eu une chance malgré ses suites Premium oasis blanches, qu’aucun autre lieu ne rivalise avec là-bas dans son esprit, et que s’il a hésité, vraiment hésité, cela n’a été que pour mieux jouir à l’heure d’accomplir son désir profond, un peu comme ces prédateurs qui jouent avec une proie condamnée, et font durer ce plaisir dans le seul but de glorifier l’instant de la mise à mort, du coup de grâce. Dans cette métaphore Tahirou est le prédateur, c’est assez clair. Mais qui y représente la proie ? Elle ou, dans un étrange dédoublement, encore lui ? Au fond de son ventre, elle sent maintenant un picotement qui peut aussi bien être le signal d’une réelle appréhension que l’alerte d’une obscure hâte. L’un ou l’autre de ces sentiments est possible. L’un ou l’autre est normal. L’un ou l’autre est anormal.

Tahirou demande à Ataher s’il est entouré de beaucoup de gens comme Adama au ministère de la culture. Mais avant qu’Ataher n’ait pu répondre (ou même penser à une réponse, se dit Anja) Tahirou a repris : oh oui, je suis sûr qu’ils sont nombreux, au ministère de la culture, dans les structures publiques de la culture en général, ces fonctionnaires normaux, c’est-à-dire à peine corrompus, corrompus, disons, à un degré véniel, qui aiment la culture, certes, mais qui l’aiment de loin, comme on aime quelque chose de sulfureux, d’un amour dont on ne prendra jamais le risque, ah ça oui, j’en connais beaucoup, des fonctionnaires de la culture, des serviteurs administratifs de la culture, dans ce pays mais aussi dans d’autres nombreux pays qui se disent grands pays de culture ou d’hommes de culture, j’en connais oui, et partout, chez beaucoup d’entre eux, pas tous mais chez la plupart, c’est leur inculture qui me frappe, leur profonde inculture qu’ils affichent presque comme une fierté tant elle leur est naturelle et qu’ils montrent bien nettement faute de ne pouvoir la cacher même s’ils le voulaient, oui, c’est cela qui me frappe, leur profonde inculture ou, du moins, leur culture superficielle, leur culture d’apparat, de parade, faite de bouts de citations tronquées, de références floues, de bouts de vers mémorisés, de titres qui suffisent à impressionner d’autres moins cultivés qu’eux, mais qui vole en éclats dès que vous exigez d’eux qu’ils aillent plus loin, qu’ils aillent au fond des choses, au fond d’eux-mêmes,  ah là, il n’y a plus personne et on retombe dans les banalités et les bredouillements et le babil faible, très médiocre, mais bon, malgré tout cela je ne sais pas si je dois leur en vouloir, ce n’est pas leur faute, après tout : la culture est une chose difficile à acquérir dans sa substance solide, et au-delà de toutes ces considérations qu’on pourra juger un peu élitistes, je n’oublie pas que la culture est aussi une industrie, une machine, et qu’elle doit tourner, et que ceux et celles qui sont chargés de la faire tourner n’ont souvent pas, dans nos pays, le loisir (ou l’obligation) de se cultiver, comme si leur devise était : servir la culture pour que d’autres l’aient et pas nous, ou quelque chose dans cette veine, en tout cas une devise sacrificielle et héroïque, en quelque sorte, une devise de bon fonctionnaire doté d’un sens élevé de l’Etat et condamné à le servir au point de ne pas pouvoir se cultiver, mais je veux nuancer, car je sais aussi que la culture ne fait pas tout : tout le monde n’a pas besoin d’être cultivé, des gens vivent très bien et sont honnêtes et bons sans connaître un seul vers ou un seul titre, là où de parfaits salauds, des corrompus, des tueurs, des bandits connaissent tout Balzac et pourraient dire de mémoire tout Pindare ou tout Jouve ou tout Paul Fort (mais qui lit encore Paul Fort ?), des pans entiers de Elolongué Epanya Yondo, tout Senghor, et même des hain-teny de Flavien Ranaivo publiés dans des revues confidentielles, d’ailleurs, c’est bien ça la grande énigme morale du nazisme, par exemple : savoir comment la haute culture de certains dignitaires du régime pouvait cohabiter avec la plus insupportable barbarie, s’expliquer comment, d’une civilisation qui a engendré tant d’immenses philosophes, d’écrivains inégalés, de poètes divins, de compositeurs géniaux, a pu aussi jaillir une négation si technique, si précise, si radicale de l’humanité ; alors non, la culture n’est pas un absolu à atteindre, elle ne protège pas absolument du Mal absolu, on peut s’en passer, et des gens comme Adama, qui s’en passent allègrement, ne me gêneraient pas le moins du monde s’ils ne profitaient du service très lucratif d’une culture dont ils se fichent royalement pour engraisser comme des phacochères alors qu’ils ne savent rien, mais bon, qui suis-je pour lui reprocher ça, moi qui ferais sans doute pareil si j’avais été à sa place ?, qui suis-je ?, eh bien je sais ce que je suis : un écrivain qu’Adama va contribuer à faire honorer, un artiste qu’il va contribuer à faire découvrir dans son propre pays où peu de gens se préoccupent de culture et encore moins de littérature, donc bon, au fond, Adama et tous les gens comme lui font plus pour la grandeur historique de la patrie que moi, alors je devrais fermer ma gueule, profiter du temps qu’il me reste et tenter d’aller vers la mort avec le moins de douleur d’âme et d’aigreur possible, quoi que je pense du ministère de la culture de ce pays, qui fait sans doute ce qu’il peut dans un environnement qui n’est pas facile pour la culture (aucun environnement n’est facile pour la culture), et que ta seule présence en son sein, mon cher Ataher, suffit à relever de plusieurs crans, toi qui as été, je le dis devant Anjita, mais elle le sait déjà car je lui ai beaucoup parlé de toi, mon plus brillant élève à l’époque où j’enseignais ici, à l’Ecole Normale Supérieure.

Il se tait. Elle l’a écouté d’une oreille distraite en regardant se déployer les paysages secs de la ville entre lesquels, parfois, elle aperçoit le fleuve. Elle ne sait plus si c’était ainsi qu’elle s’imaginait cette ville, si c’était à ces tableaux-là qu’elle s’attendait. Les seules images du contient africain auxquelles elle accordât foi, les seules, au fond, qu’elle connût, provenaient jusqu’ici des livres des écrivains africains. Mais soudain, comme si sa rencontre physique avec l’Afrique, avec cette ville, avait effacé sa mémoire, elle ne se souvient plus des scènes et paysages décrits dans les romans qu’elle a lus. Elle s’étonne notamment d’avoir oublié les pages de Tahirou consacrées à cette cité. Elle connaît et aime pourtant tous ses romans, surtout Hécatombe, dont l’action (ou plutôt, la non-action) se déroule entièrement ici. Mais ce qu’elle voit ne lui évoque rien. Ca ne signifie pas que la ville lui semble sans intérêt ou déplaisante. Ca ne signifie pas non plus que les descriptions de Tahirou n’étaient pas marquantes ; à leur manière, elles l’étaient. Simplement, ce qu’elle regarde ne lui évoque rien de connu, et elle a beau retourner sa mémoire, ce qu’elle y trouve en ce moment est un grand livre ouvert, mais vierge. Elle sait pourtant qu’elle n’a pas oublié les mots de Tahirou. Ils lui reviendront, plus tard. Pour l’heure, c’est la ville qui écrit ses propres phrases, choisit ses adjectifs pour se donner à voir, sentir, entendre ; et face à cela, les écrivains et leurs livres se taisent humblement.

-Adama est un bon connaisseur de la poésie de notre pays, dit Ataher après un long moment de silence. Il ne sait rien de l’histoire du roman, des romanciers, des chefs-d’œuvre romanesques de l’humanité. Il ne lit pas de romans, ni d’ici ni d’ailleurs. Il considère que c’est une perte de temps. Il ne sait rien, par exemple, de vos romans, dont il a une connaissance anecdotique. Je lui ai remis il y a deux jours une fiche sur votre œuvre. Il la parcourra d’ici votre prochaine rencontre. Mais Adama connait bien les œuvres de nos poètes, et ce n’est pas rien. D’une certaine façon, c’est la connaissance essentielle. J’en ai parlé avec lui. Il connaît la poésie mieux qu’aucun autre dans ce pays. Ca m’a étonné, même si peu de choses m’étonnent encore ici.

Ataher se tait. Elle sent qu’on n’entendra plus sa voix profonde et calme avant longtemps. Tahirou, lui, ne répond pas - elle savait qu’il ne répondrait pas. Elle, préfère ne pas se mêler d’une discussion dont elle maîtrise peu le sujet. Elle ne connaît aucun autre écrivain local hormis celui qui est à ses côtés. Mais peut-on le considérer comme un écrivain d’ici, lui qui soutient qu’un écrivain n’a jamais que deux patries : le passé, où les œuvres des grands Maîtres qui l’ont précédé lui offrent une demeure résistante au temps, et le futur, où se tient, sous la forme friable d’un désir, l’œuvre qu’il rêverait écrire ? En silence, Anja continue donc à regarder la ville s’ouvrir comme une fleur, une magnifique fleur carnivore du désert, et les avaler tout doucement comme ils allaient là-bas, chez Ousseina; Ousseina dont Tahirou lui a toujours parlé même quand il parlait, ou prétendait parler, ou croyait parler d’autres femmes ; Ousseina Idé qu’elle reconnaîtrait sans hésiter dans la rue tant elle a vu son visage remonter de ses livres à lui -comme un cadavre remonte inévitablement du fond d’une rivière ; Ousseina dont le corps a servi de modèle à son œuvre, une œuvre désormais finie et qui le porte sur sa couverture comme son âme dévoilée, sa nécessaire illustration, son évident emblème ; Ousseina qui est toutes les femmes de ses romans et pourtant aucune d’elles ; Ousseina Idé à laquelle, Anja en est convaincue, tous les trois, dans cette voiture, pensaient à ce moment précis. Ousseina, enfin, pour laquelle seule, au fond, elle est venue ici.

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Muses (1)

21 Juin 2019 , Rédigé par Mbougar

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Dans un avion, une jeune femme européenne, Anja, regarde fixement Tahirou, un vieil écrivain africain aveugle. Ce dernier dort depuis maintenant près de deux heures, d’un sommeil impénétrable comme une armure adamantine. Anja a toujours été fascinée par les gens comme lui, qui donnaient l’impression, pendant leur sommeil, de s’abstraire de tout : de la vie, de la mort.  

Ils ont entre-temps traversé une longue zone de turbulences. L’avion a été frappé de vives secousses qui ont apeuré, deux rangées derrière la leur, une petite fille. Celle-ci s’est alors mise à pleurer, bruyamment, malgré les mots tour à tour conciliants, énervés, grondants et suppliants de sa mère, impuissante à calmer l’enfant. Un chauve assis à côté d’elles a même poussé, au plus fort de la crise de larmes, un juron exaspéré (ou quelque chose qui y ressemblait) dans une langue qu’elle crut être du Grec ; juron auquel la mère, elle-même en pleurs, répondit dans un hurlement déchirant : « Vous n’avez jamais eu d’enfant, merde, vous ne voyez pas que je fais ce que je peux ? ». D’autres passagers s’en étaient mêlés. Certains comprenaient et soutenaient la mère ; d’autres, agacés par les cris, la pressaient d’arranger les choses. Un troisième groupe de voyageurs ne disait rien, ce qui signifiait probablement qu’ils étaient les plus agacés de tous, mais avaient la politesse ou l’hypocrisie de ne pas le manifester. Une hôtesse était intervenue pour calmer tout le monde, manquant tomber à chaque mouvement brusque de l’avion. Dix bonnes minutes d’une totale confusion avaient ainsi passé avant que le calme revienne, hanté d’amertume. Mais rien de tout ce vacarme n’était parvenu à fissurer les murs de son sommeil ; il n’avait ni froncé le sourcil ni grogné. Sa tête est toujours tournée vers sa gauche, vers elle, vers Anja, et glisse lentement ; bientôt, elle se posera sur son épaule.

Tout ce temps ou presque, Anja ne l’a pas quitté des yeux ; elle le regarde comme on fixe un objet magique, comme on affronte un de ces chefs-d’œuvre qui terrassent et épuisent. Pourtant, cette image ne lui est pas étrangère : elle la connaît ; elle a l’habitude de le voir dormir. Après qu’ils ont fait l’amour, il dort toujours vingt-six minutes, pas une de plus, pas une de moins. Elle n’a évidemment jamais cherché à lui demander la raison de ce chiffre précis. D’une certaine manière, elle connaît déjà sa réponse. Il dit toujours que ce n’est pas par fatigue qu’il dort après le sexe, mais par devoir professionnel : ses plus profondes visions, les rêves qui fécondent le mieux son imagination lui viendraient seulement dans l’immédiat sommeil post-coïtal. C’est pour se tenir disponible à leur révélation qu’il s’assoupit à cet instant précis.

Pendant ces vingt-six minutes d’exploration onirique, son visage ressemble en tous points à celui qu’il affiche maintenant. Il a les paupières mi-closes ; elle peut voir la pupille tourner dans le blanc de l’orbite comme un petit oiseau noir affolé dans une cage en verre. On dirait qu’il entre en transe et que ses yeux se révulsent avant son basculement dans un monde de mystère. La première fois qu’elle l’a vue ainsi, son image l’avait effrayée. Ce n’est plus le cas : au contraire, elle donne maintenant à ses traits une expression de paix qu’elle ne lui voit presque jamais à l’état de veille. Son visage endormi ne lui paraît plus agité : elle le trouve même plutôt adouci. Un ronflement commence à monter de sa gorge ; il a les yeux à demi-fermés ; et de ses lèvres, elles aussi entrouvertes, coule un peu de bave -dont il ravalera dans une bruyante aspiration une partie au réveil, avant de nettoyer celle qui reste avec le dos de sa main. C’est un grand écrivain, il a mille masques dont on ne sait lequel est le vrai puisqu’ils peuvent tous l’être en un sens, mais lorsqu’il dort, il porte le masque de tous les autres hommes. Mais quel est ce masque ? Anja y réfléchit un moment et finit par répéter, pour ne pas les oublier et les noter plus tard, les quelques mots que voici : le masque de l’enfance, le masque de la vieillesse, qui ne forment pas le même masque mais qui sont inséparables, et derrière lesquels il ne peut y avoir de visage.

Elle lui avait un jour demandé comment il rêvait. Il s’était étonné de la question qu’il disait ne pas être sûr de comprendre : voulait-elle savoir dans quelle langue il rêvait ? Oui, avait-elle répondu, même si l’objet de sa demande se trouvait ailleurs. Il dit alors : je rêve dans la seule langue des images. Mes rêves sont muets. Cela ne m’attriste pas, au contraire : ce que je vois n’a pas réellement besoin d’une langue, puisque c’est une langue en soi. Et ce n’est pas depuis -ou parce que- que je suis aveugle. Ce n’est pas pour renforcer cette ridicule mystique de l’aveugle voyant. Je connais des aveugles qui ne voient strictement rien. Depuis ma plus lointaine jeunesse je rêve ainsi, sans paroles. Les images, les images, c’est tout ce qui importe. Même pour un écrivain, surtout pour un écrivain : penser en images, rêver en seules images, transformer la langue en image pure. C’est ça.

Elle n’avait rien dit : il avait involontairement (mais y a-t-il rien chez lui qui soit involontaire ?) répondu à sa vraie question qui était : dans vos rêves, vous voyez-vous voir ? Y avez-vous perdu la vue ? Elle y repense maintenant, et trouve qu’ainsi posée, c’est une question un peu bête. 

Sa tête effleure presque son épaule maintenant. Elle cesse de détailler son visage et regarde derrière lui, à travers le hublot. Elle ne voit ni le ciel ni la terre, pas même des nuages, mais une grande source de lumière transparente qui se déverse avec force dans ses yeux. Elle les ferme, l’étendue d’éclat la suit quelques instants sous ses paupières, avant de se dissiper. Au moment précis où elle les rouvre, il commence à se réveiller. Il nettoie sa bave de la manière qu’elle avait prévue, puis lève les yeux vers son visage. Ce regard mort la saisit toujours : il donne l’impression d’être sur le point de se ranimer à chaque instant, comme si une intensité secrète allait le tirer des ténèbres ; mais rien ne se passe et la résurrection à la lumière demeure impossible. Ses yeux agissent sur elle comme le feraient ceux de la Méduse : ils la fascinent ; mais lui, à l’inverse de la Gorgone, ne regarde pas, et c’est précisément ce non-regard, ou ce regard seulement intérieur, qui stupéfie.

-Vous avez un peu dormi, Anjita ?

-Je n’arrive jamais à dormir dans les avions, ni à lire, ni à regarder un film. Vous avez bien dormi, vous ?

-Non. Ce que j’ai vu était assez pauvre. Ca arrive. Mais au milieu de ces images médiocres, j’ai vu ma mère. Elle était de dos, je n’ai d’abord pas vu son visage, mais l’ai reconnue par l’évidence de l’intuition. Je n’ai pas essayé d’aller vers elle, je ne voulais pas qu’elle s’évanouisse. Elle avait le torse nu et portait seulement le petit pagne que les femmes de son ethnie mettent lors de leur nuit de noces. J’ai vu sa nuque, ses épaules, la forme de ses hanches, ses fesses, et j’ai éprouvé du désir pour elle. Inutile de le cacher. Tout cela est très transparent d’un point de vue freudien.

-Je ne crois pas aux théories de Freud.

-Je sais. Vous me l’avez dit dès notre première rencontre. Je n’ai pas dit que j’y croyais, cependant.

-C’est vrai, vous ne l’avez pas dit. Comment s’est fini votre rêve ?

-Comme s’achèvent tous les rêves : ils s’enfoncent dans un opaque brouillard de fumée. Ma mère s’est retournée, mais à ce moment-là, je me suis rendu compte que ce n’était pas elle. C’est cette profonde impression -ce n’était pas de la déception, mais autre chose que je ne peux pour l’heure nommer autrement qu’étrangeté- qui m’a tiré du sommeil.  Ce n’était pas son visage. Ou plutôt : c’était son visage, mais tout se passait soudain comme si je ne l’avais jamais vu, comme si c’était un visage neuf.

-Je comprends, dit-elle.

-Ah ? Moi, non. Je ne comprends rien. Mais ce n’est pas important.

-Qu’est-ce qui est important ?

Le pilote annonce que la descente vers l’aéroport va commencer. Elle regarde une nouvelle fois par le hublot et aperçoit les anneaux d’un cours d’eau qui se déploient en un jeu de diaprures et de reflets ; puis, la prenant par surprise, la ville apparaît, inégalement bâtie sur les deux rives, cœur fendu par la flèche d’argent du fleuve. La voix de Tahirou interrompt sa contemplation :

-Qu’est-ce qui est important ? Que j’aie rêvé de ma mère. C’est la première fois que je rêve d’elle depuis sa mort, il y a trois ans. Quand elle est morte, je voyais. Mal certes, mais je voyais tout de même encore un peu. Je suis heureux de l’avoir revue, bien que son visage parût autre. De dos, c’était elle. Je commençais à craindre d’avoir été un si mauvais fils qu’elle refusait de se montrer à moi pendant le sommeil. Elle s’est montrée. Ca ne veut pas dire que je n’ai pas été un mauvais fils. Ca veut peut-être seulement dire que même les mauvais fils ont le droit de revoir leur mère en songe, pour se racheter, ou pour payer, ou pour lui montrer qu’ils n’ont pas changé et resteront de mauvais fils. Mais il y a une inquiétude : que ma mère ait décidé de se remontrer à moi en rêve le jour où je retourne dans mon pays pour la première fois depuis sa mort est quand même trop gros, en termes de symboles et de scénario. Même dans une odieuse sitcom de Nollywood, même sur Novelas TV, même dans Pluie d’éclairs, l’infâme roman d’un de mes compatriotes que vous m’avez lu il y a quelques semaines, même là, on n’oserait pas un tel alignement de signaux. Vous ne trouvez pas, Anjita ?

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Carnets littéraires (17)

13 Mai 2019 , Rédigé par Mbougar

Une fois le livre écrit, deux tentations se font jour et s’affrontent violemment en moi : celle du silence et celle du commentaire.

La première -celle du silence- veut laisser l’œuvre s’en aller seule vers son destin, sans parole, sans explication, sans éclairage. C’est là la thèse de l’autonomie de l’œuvre. Cette autonomie a deux enjeux (ou deux conséquences).

D’abord, elle semble être la condition du surgissement du lecteur. Pour que ce dernier puisse s’emparer du livre, il faut que l’auteur desserre sa poigne, lâche la bride. Il semble ne pas y avoir de place pour les deux sur le navire. L’œuvre doit s’échapper de l’emprise de son créateur pour que son lecteur la rattrape. D’ailleurs, les écrivains consentent volontiers à ce schéma, qui répètent à l’envi (c’est presque devenu un cliché de leurs déclarations) que l’œuvre publiée ne leur appartient plus. Dans cette configuration, l’autonomie de l’œuvre n’est que provisoire -ou illusoire- : elle ne s’émancipe du pouvoir absolu du créateur que pour retomber immédiatement sous la coupe du lecteur, dont le règne peut être tout aussi tyrannique.

L’autonomie de l’œuvre entérine ensuite l’idée d’un effacement de l’écrivain  (Mallarmé : « l’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède la place aux mots etc. ». ) derrière son œuvre, laquelle, enfin débarrassée de l’ombre pesante et balourde de son auteur, poursuivrait sa route vers… (je ne sais pas vers quoi va l’œuvre). Dire que l’écrivain s’efface derrière son œuvre n’est pas la même chose qu’affirmer qu’il la laisse s’en aller. C’est même tout l’inverse : on comprend bien que l’écrivain s’efface moins derrière son livre qu’il ne s’unit à lui dans un geste absolu d’amour. L’œuvre serait ainsi le lieu où s’accomplirait absolument la vision de l’écrivain, l’espace où sa parole, énoncée en sa plus haute forme, n’aurait pas besoin d’être accompagnée (polluée ?) par une explication aussi redondante que vaine. Une fois qu’il a écrit, un écrivain n’a plus rien (ou mieux) à dire. Dans cette configuration, l’autonomie de l’œuvre n’est qu’une manière de ruse flaubertienne : l’auteur est dans l’œuvre comme Dieu dans sa création : on le sent partout, on ne le voit nulle part.

Dans les deux cas, l’autonomie de l’œuvre implique le silence (même si ce silence possède deux intensités, deux formes différentes) de l’écrivain. Il doit faire confiance à son travail et aux personnes qui le recevront. C’est une séduisante tentation. Elle l’emporte souvent.

Mais parfois une autre tentation lui résiste : peut-on entièrement faire confiance à un livre ? Peut-on totalement faire confiance à un lecteur ? Je l’avoue : il me reste des lambeaux d’absolutisme et, de plus en plus, je ne capitule qu’après une longue bataille intérieure : l’œuvre a beau être ouverte, la pluralité des interprétations et des niveaux de lectures a beau l’enrichir, on a beau me parler de générosité, je m’interroge : qu’en est-il de mon intention poétique ? Que devient ce que j’ai tenté d’exprimer si l’œuvre est comme exposée à tous les vents, à toutes les lectures possibles, à autant de sensibilités ? La question, autrement dit, est celle-ci : ma responsabilité devant mon travail s’achève-t-elle dès que je livre ce dernier au public ? Mon intention vaut-elle le regard de toute autre personne dès lors que l’œuvre est publiée ? C’est peut-être par simple jalousie que je me demande cela. Ou par peur d’être dépossédé. Ou par pure bêtise. Sans doute tout cela n’a-t-il aucun sens et qu’il faut simplement écrire et proposer ce qu’on a écrit, sans trop s’interroger sur ce qu’on en fera, en se disant qu’on avait fait ce qu’on avait à faire. Peut-être, oui. N’empêche, j’y réfléchis.

Extrait d’une correspondance avec un ami : « (…) j’avoue que ces créateurs qui se refusent à toute responsabilité quant au sens ou à l’interprétation de leur œuvre, m’exaspèrent au plus haut point. L’art contemporain, - c’est à la fois sa nouveauté, son intérêt et, souvent, sa tragédie -, a un tel souci de celui qui reçoit l’œuvre, que ses créateurs ont en horreur le seul fait de se risquer à un début d’interprétation ou, horresco referens, d’explication. Tout se passe comme si l’œuvre, une fois posée, ne pourrait plus avoir de sens que celui que le public –cette nouvelle catégorie critique- lui donnerait ou déciderait qu’elle a. Je trouve cela trop simple ; et, aussi moderne qu’il se veuille être, il me semble qu’un artiste, un écrivain ici, ne peut échapper totalement à la tâche de participer à l’élaboration du sens de son œuvre, sinon en disant sa signification, au moins en en indiquant la direction, ce qu’elle cherche, vers où elle va. Il ne peut échapper, c’est le minimum, au fait de décliner ses intentions. Ce n’est pas faire insulte aux principes de l’œuvre ouverte (y crois-je vraiment, d’ailleurs, à ces œuvres ouvertes à toutes les interprétations, comme des bordels à toutes les bourses et envies ?) ; c’est simplement que je refuse qu’au nom de cette ouverture, un de mes écrits soit l’objet d’interprétations (d’)imbéciles. J’ai sur mon livre quelque chose à dire qui contribue à le mieux comprendre -qui contribue, du moins, à ce qu’on ne le comprenne pas de travers (…) ».

Tout cela est vite dit (je nuance un peu dans la suite de l’échange, que je termine en disant presque l’inverse de ces lignes).

Je pense, en littérature, être un partisan du secret : c’est dans l’opacité et le mystère et non dans la transparence ou l’évidence, que la vérité d’une œuvre d’art se situe à mes yeux. Il faut laisser totales les ambiguïtés, épaissir les zones d’ombre, renforcer le silence, poser d’insolubles énigmes. Dans un monde idéal, aucun écrivain ne devrait avoir à parler après avoir écrit. Mais je ne suis pas dans un monde idéal : je suis dans un monde où l’écrivain doit parler parce qu’il en ressent le désir, ou parce qu’il le faut, ou parce qu’on le lui demande, ou parce qu’on le lui ordonne, ou parce qu’on ne peut se satisfaire de la seule bouche de l’œuvre. Lui-même (l’auteur) semble ne plus pouvoir se satisfaire de simplement écrire. Je suis dans un monde, en somme, où un livre semble ne plus pouvoir exister sans son auteur.

Parfois je me dis que cela est pour le mieux ; et d’autres fois je le regrette profondément.   

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Chaque homme dans sa nuit...

20 Février 2019 , Rédigé par Mbougar

Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière.

J’ai beaucoup réfléchi à ce vers admirable de Hugo. Il sonne parfaitement, mais il ne nous dit rien de la lumière, sinon qu’elle est un but que les hommes cherchent à atteindre. Rien ne leur assure qu’ils l’atteindront ; rien même ne dit qu’elle existe. Et qu’elle se trouve vraiment quelque part ou ne soit que le fruit d’une illusoire espérance ne change rien à la réalité de la nuit à affronter. Le cœur de cet alexandrin est là : une morale de l’ombre. Chaque homme dans sa nuit : voilà tout. La nuit est la seule certitude. Elle n’a pas besoin d’être promise ou agitée comme une menace sous nos yeux par une puissance extérieure ; elle est en nous. Il suffit de franchir la première marche du grand escalier qui descend en nos fondations pour que déjà elle s’étende, aussi épaisse que si nous étions en son cœur, au cœur de la nuit, alors que nous n’en sommes qu’au crépuscule. La plupart des hommes remontent alors aussitôt vers ce qu’ils croient être la clarté. On ne peut les en blâmer : là-bas, on est seul. Là-haut aussi, et peut-être même plus désespérément encore. Mais cela, on ne le sait pas toujours. A moins -et c’est une horrible perspective, c’est-à-dire, comme souvent lorsqu’il est question des hommes, une perspective plus probable que toute autre- qu’on le sache et qu’on n’en veuille rien savoir.

Quand la solitude diurne peut être divertie, provisoirement trompée, prétendument adoucie dans les multiples évasions sans liberté que le monde et nos contemporains nous offrent, l’autre solitude attend dans une quiète patience. Elle sait -et nous savons avec elle- que viendra l’heure fatidique des retrouvailles. Il faudra alors descendre, disparaître en bas. Pourtant, il est possible que cette descente nocturne et terrible soit l’occasion d’accéder au siège de notre part obscure, qui est aussi une part de notre vérité. Car seul, seul dans cette nuit dont il a l’intuition, dès qu’il y fait un pas, qu’elle est à la fois ce qu’il a en partage avec les autres et ce qui n’appartient qu’à lui, chaque Homme devrait pourtant s’y enfoncer, s’y enfoncer et désirer, puisqu’il ne peut l’éclairer, qu’elle s’obscurcisse au fur et à mesure qu’il y va plus avant : chaque homme dans sa nuit devrait souhaiter plus de nuit, non par cette fascination complaisante et juvénile pour les ténèbres, mais bien parce qu’hors de celles-ci, hors de cette opacité, il ne possède aucun mystère; or rien n’est plus triste que cela : un Homme qui vit ou a vécu sans mystère, sans solitude, sans secret, dans une parfaite transparence à lui-même. Il semble évident que les autres n’aiment ou ne détestent jamais de nous que notre mystère : ceux qui nous aiment parce qu’il leur échappe et que l’amour, l’amitié, le désir, la bienveillance ne se nourrissent que de poursuivre toujours ce qui les fuit en nous ; et ceux qui nous détestent, parce que la conscience qu’ils ont de notre mystère têtu les renvoie à celle, douloureuse, qu’ils ne veulent pas avoir du leur ou de son absence. L’une des plus passionnantes énigmes de la nature humaine tient précisément à ce paradoxe : un être humain peut être aimé ou haï de plusieurs personnes pour la même stricte raison : elles ne le connaissent pas. Les Hommes mentent et feignent d’être autre chose que ce qu’ils sont dans de nombreuses circonstances, mais il n’y a que devant le mystère qu’ils savent inutile de feindre quoi que ce soit. L’inconnu leur rappelle ce qu’ils sont fondamentalement: des Hommes, donc des êtres qui ne savent pas. Le chemin vers l’humanité la plus nue se confond à la voie du mystère le plus épais.

Mais tout cela est une observation de second ordre devant cette autre réalité, qui justifierait à elle seule qu’on souhaitât à tout Homme d’être le plus insoluble des mystères. Cette réalité est la suivante : chacun de nous ne se supporte que grâce à la part inconnue, la part d’inconnu qu’il porte en lui. Lorsque nous sommes seuls devant un miroir, face à notre visage, et que nous avons le courage de le regarder si longuement qu’il se déforme, devient étranger, s’ouvre enfin, pour que nous plongions, en témoin sans témoin, en nos profondeurs, les horribles secrets que nous y voyons, amoncelés en une montagne maudite et honteuse, si massive qu’elle semble pâlir nos éclats de lumière, ces horribles secrets là suffiraient à nous dégoûter de nous-mêmes ; ils suffiraient à effondrer tout espoir et toute illusion devant nos douloureuses vérités ; ils suffiraient encore, chez les plus lâches -ou les plus courageux, je ne sais- d’entre nous à désirer mourir (ce qui est tragique, certes, mais humain, si humain à mes yeux que je me méfie de tout Homme que la tentation du suicide n’a pas sérieusement séduit trois ou quatre fois au cours de son existence) ; oui : la vue lucide de nos horribles secrets pourrait suffire à nous mener au pire, et je sais que nous le commettrions sans hésiter si nous ne voyions s’étendre, immense et obscure, derrière la montagne maudite et honteuse, une région où nous n’avons jamais osé aller. Cette région inconnue de notre âme est notre mystère ; nous ne savons ce qu’elle abrite ou cache ; et c’est précisément grâce cette ignorance que nous supportons, à la plus petite échelle existentielle, avant toutes les raisons autres (l’amour de nos proches, les rêves à accomplir, les buts à atteindre, la beauté de la vie, l’angoisse devant la mort etc.), de continuer à vivre malgré tout. Si le mystère nous effraie, il est aussi notre salut : en lui, nous craignons certes de trouver d’autres secrets odieux, d’autres bêtes peut-être plus repoussantes encore, mais en lui, nous espérons aussi voir autre chose : ce qui est en nous, ce qui est nous et que nous ne connaissons pas. Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière, mais la lumière, bien souvent, est pauvre et ne révèle rien à l’homme que la nuit ne lui ait déjà appris. 

Je descends dans ma nuit pour y vivre. Je vais dans la forêt. Que viennent bêtes et  gueules noires, fantômes et djinns, plantes carnivores et pièges cannibales ; que viennent la solitude et la peur, et les secrets et les hontes et l’irregardable ; j’embrasserai tout, je dirai oui à tout et consentirai à mourir de tout, car tout est moi, tout est une tête de ce moi qui en agite mille, ce moi enchaîné devant la porte de mes enfers. J’ai une vie et je veux l’user à découvrir toutes les vies présentes en moi. Et toutes les morts. Je veux savoir mes possibles. Je veux me tordre comme un linge mouillé, et presser hors de moi toute goutte d’être, jusqu’à retomber exsangue sur le sol. Je veux, oui, épuiser mon humanité.

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Livre solitaire

19 Octobre 2018 , Rédigé par Mbougar

"...J’avais écrit le livre, mais le silence n’était pas venu de lui : il avait donc fallu repartir à sa recherche, encore parler, encore écrire, un livre, puis un suivant, et un autre, puis un énième, tous destinés à atteindre l’essentiel et ne réussissant pourtant chacun qu’à en sentir l’amer éloignement, l’impossible présence. Je voulais tout donner dans une œuvre solitaire, concentrer ma parole dans un objet presque magique qui aurait ensuite voyagé à jamais dans la nuit des hommes, dans le ciel et ses astres, dans les entrailles de la terre, entre les morts. Au lieu de cela, je me retrouvais, comme une âme perdue, à errer de livre en livre comme entre les bornes d’un long chemin vers l’enfer, sentant, aussitôt que j’en avais écrit un, que celui-ci n’était pas le bon. Le livre essentiel, pour moi, avait depuis longtemps cessé d’être l’œuvre unique, pour devenir l’œuvre à laquelle tentaient d’aller plusieurs autres sans certitude de l’atteindre.

J’avais donc depuis longtemps fait le deuil de ce rêve d’un livre absolu, et n’avais eu d’autres choix, comme tous mes pairs, que de me compromettre dans les publications successives. Beaucoup y voient d’ordinaire le signe de la fécondité littéraire et de la vitalité créatrice, mais elles trahissent pour moi le triste aveu de mon ambition humiliée. Il n’y a pas de plus grande honte, pour un écrivain, que de se dilapider en une suite de livres qui n’auront d’autre destinée que de voleter de toute la risible force de leurs frêles élytres dans la puissante tempête du temps et de l’oubli, laquelle finirait par les balayer si elle ne les broie. Devant la question : que restera-t-il de mon œuvre après ma mort ?, interrogation narcissique et égotiste peut-être, mais que tout artiste se pose (et doit se poser) un jour, je crois qu’il y a beaucoup d’écrivains qui ont pour seule réponse la surabondance des publications. L’angoisse métaphysique qu’une telle question engendre en leur cœur donne lieu au désolant spectacle de la graphomanie : ils écrivent, écrivent, écrivent sans cesse, publient frénétiquement, avec l’espoir que quelque chose restera de leur œuvre si celle-ci est profuse. Illusoire espoir. Multiplier les livres en croyant augmenter ses chances de durer est un calcul absurde.  Au cœur du grand cimetière où échouent tant de rêves de glorieuses postérités littéraires, la fosse commune des œuvres oubliées bée, ouvrant sur un effroyable et silencieux infini ; et dans cet infini, flottent et dérivent, planètes abandonnées et désaxées de leur orbite, d’innombrables livres, écrits sans feu, publiés dans le seul but d’être un livre de plus dans l’œuvre, mais dont leurs auteurs avaient pourtant espéré qu’ils leur survivraient. Bien sûr, non seulement ces livres ne leur avaient pas survécu très longtemps, mais encore mouraient-ils parfois avant eux. L’inquiétante question « que restera-t-il de mon œuvre après ma mort ? » n’appelle pas une opération de multiplication ou d’addition. Puisqu’elle interroge l’essentiel, elle ne peut mener qu’à un travail de soustraction, de retranchement. De combien d’œuvres superflues peut-on se passer pour avoir la force d’en écrire une qui aurait une infime, minuscule chance de perdurer ? Voilà, pour moi, les données du problème. La rage de publications est la honte qui marque le front de la plupart des écrivains d’aujourd’hui. Elle marque aussi le mien, bien au milieu, noire tache d’un irrémissible péché...."

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